La langue kabyle

Publié le par Gaya



La Kabylie est la principale région berbérophone en Algérie. D'une superficie relativement limitée mais très densément peuplée, elle représente à elle seule plus des deux tiers des berbérophones algériens, soit au moins sept millions de personnes.
Le Kabyle est langue d’usage général dans les échanges quotidiens, villageois et urbains, pour toutes les générations.

Le kabyle est la langue maternelle et usuelle de la population de Kabylie.
On peut estimer la population kabylophone à environ 7 millions de personnes, dont 5 à 6 millions vivent en Kabylie même, et 2 à 2,5 millions dans les grandes villes d’Algérie (surtout Alger), mais aussi en France où vivent probablement plus d’un million de Kabyles, l'immigration Kabyles est très ancienne et numériquement considérable : les Kabyles à eux seuls y représentent sans doute un bon million de personnes. Au point où Paris peut sans doute être considéré comme la plus grande ville Kabyle du monde.

Exclue depuis des siècles des sphères du pouvoir et de l'État central avec lequel les Kabyles ont été en conflit permanent, la culture kabyle véhicule une tradition de résistance et de dissidence très ancienne. Dans la période contemporaine, cette donnée fondamentale – qui définit un paysage culturel très éloigné de l'arabo-islamisme orthodoxe urbain – n'a fait que s'accentuer : du fait , chanter, parler en public, écrire en kabyle était en soi un engagement du contexte culturel et politique. Il s'en suit que la néo-littérature kabyle est globalement d'une tonalité très critique. On y trouve les traces de tous les combats récents et actuels : lutte anti-coloniale, critique sociale et politique, affirmation identitaire, critique de la religion, de l'arabisation, anti-militarisme – Le déserteur de Boris Vian est traduit et chanté en kabyle –, revendication féministe…

Le passage à l'écrit


À partir des années 1970, à l'initiative d'un groupe militant kabyle basé à Paris, « l'Académie Berbère », on a assisté à une véritable renaissance du Tifinagh, ce vieil alphabet berbère pour la notation usuelle du kabyle
En exhumant cette antique écriture – sortie partout de l'usage depuis des siècles, sauf chez les Touaregs –, ces militants se donnent une arme particulièrement efficace dans un environnement où l'écriture est mythifiée, voire sacralisée. Et comme cet alphabet berbère est attesté depuis la protohistoire, les Berbères accèdent ainsi à l'histoire et à la civilisation, antérieurement à la plupart des peuples qui ont dominé l'Afrique du Nord, notamment les Arabes ! Les tifinagh permettent aux Berbères de ne plus être catalogués parmi les barbares et autres primitifs, pour qui la seule alternative est de se fondre dans les « grandes » cultures (écrites), en l'occurrence la culture arabo-islamique…

Le souci de définir et de diffuser une graphie usuelle pour leur langue a été partagé par tous les berbérisants kabyles depuis le début du XXe siècle. Formés à l'Ecole française, ayant acquis leurs instruments d'analyse à partir de la langue française, tous ces acteurs ont diffusé, depuis un siècle, des graphies du kabyle à base latine.

Il existe actuellement :
– des traductions-adaptations en kabyle d'oeuvres littéraires internationales ou maghrébines (Brecht, Beckett, Molière, Lu Xun, Gibran Khalil, Kateb, Feraoun, Mammeri …) ;
– des oeuvres littéraires originales : des pièces de théâtre, des recueils poétiques, des nouvelles et des romans ;
– des essais historiques et même des écrits scientifiques (linguistique, mathématiques, histoire) en kabyle.
On peut donc désormais parler d'une littérature écrite kabyle.

Le kabyle, en dehors de la Kabylie orientale à partir de Bgayet (Bougie), est caractérisé par une série de traits phonétiques, fortement marqués, qui donnent à ce dialecte une "identité phonétique" forte. Les caractéristiques plus importantes de la prononciation kabyle sont les suivantes (API = Alphabet Phonétique International) :

– La spirantisation des occlusives (qui est un affaiblissement de l’articulation des consonnes occlusives) : que l’on retrouve aussi en rifain et dans la plupart des dialectes berbères du Nord :
baba > baba "papa/père"(API [ßaßa]) ; da > da "ici" (API [ða]) ; tafat > tafat "lumière" (API [qafaq]) ; akal > akal "terre" (API [açal])…

– L’affriction des dentales ("ts" = [ts, tts], notées habituellement [ţ, ţţ], et des pré-palatales ("tch" et "dj" = [č] et [ǧ]) :
d tamɣart > [ttamɣart] > [ţţamɣart] "c’est une/la vieille"
[tš] = č : čč, "manger" (distinct de [šš], noté cc (cri pour chasser un animal) ;

[dž] = ǧ : ğğiɣ "j'ai laissé" (distinct de žžiɣ/jjiɣ "je suis guéri"

La quête identitaire


Mais la clef de voûte, l'inspiration permanente est indiscutablement la quête identitaire. Recherche du moi individuel et du nous collectif face à l'arabité et à l'arabisme négateur, face à l'Occident aussi, elle prend des formes diverses : quête mythologique, plutôt désespérée ou parcours de combat. Chez tous, l'histoire, le groupe sont convoqués, interpellés, et sommés de pallier la défaillance passée. Même si certains auteurs ont une inspiration plus personnelle, plus nostalgique aussi, globalement on a affaire à une littérature qui pose la question de l'existence kabyle, du destin kabyle, autour du thème-pivot angoissé : Allons-nous disparaître, que faire pour préserver la chaîne de transmission ?

Jusqu'à une époque toute récente, les meilleurs spécialistes de l'Afrique du Nord prévoyaient tous la fusion prochaine de l'élément berbère dans le creuset arabe. Pourtant, si l'on met bout à bout l'ensemble des pièces du puzzle, force est de constater que « le terrain kabyle a bougé et bouge » partout ; qu'un travail de production et de (re) construction est en marche : un espace transnational culturel, intellectuel et scientifique, voire politique, kabyle est en voie de constitution. Et c'est essentiel pour l'avenir. Les situations restent diverses, mais partout les fils sont renoués, la flamme de la conscience (r) allumée. L'aspiration kabyle s'exprime désormais ouvertement et de plus en plus solidement et bouleverse radicalement l'échiquier intellectuel et politique nord africain. En deux ou trois décennies un véritable retournement historique s'est produit.

Décidément, les Kabyles ne sont pas encore une espèce en voie de disparition et ils peuvent encore modeler le visage du l'Afrique du Nord de demain.

D'après Salem Chaker

– Achab R. : 1996 - La néologie lexicale berbère (1945-1995), Paris/Louvain, Editions Peeters, 1996.
– Achab R. : 1998 - Langue berbère. Introduction à la notation usuelle en caractères latins, Paris, Editions Hoggar.
– Dallet J.-M. : 1982 - Dictionnaire kabyle-français, Parler des At Mangellat, Selaf, Paris.
– Mammeri M. : 1976 - Tajerrumt n tmaziɣt (tantala taqbaylit), Maspero, Paris.
– Naït-Zerrad K. : 1994 - Manuel de conjugaison kabyle (le verbe en berbère), L’Harmattan, Paris.
– Naït-Zerrad K. : 1995 - Grammaire du berbère contemporain, I - Morphologie, ENAG, Alger.
– Naït-Zerrad K. : 2001 - Grammaire moderne du kabyle, Karthala, Paris.
– Tizi-Wwuccen. Méthode audio-visuelle de langue berbère (kabyle), Aix-en-Provence, Edisud, 1986.

Publié dans Kabylie

Commenter cet article