Liberté conditionnelle et exil forcé,l'exemple de Daniel DERGI

Publié le par FPL



"A défaut d'effacer notre identité politique, ils nous ont éloignés du pays "

13/09/2008

Maite Ubiria

Daniel Dergi a été libéré en mars dernier. Pour autant, il n'est pas autorisé à rentrer dans son pays, car la justice française l'a contraint à vivre à Saint-Dizier, à plus de 1 000 kilomètres de Saint-Pierre-d'Irube, sa ville natale. Aujourd'hui, tous ses mouvements sont limités et si la décision du juge est respectée, 10 ans s'écouleront avant qu'il puisse retrouver une liberté totale. Nous l'avons rencontré un samedi pluvieux, afin de parler de sa vie et de son quotidien.

Quand et comment êtes-vous arrivé à Saint-Dizier ?

Je suis sorti de prison le 14 mars dernier, et je suis venu ici en suivant, car le juge m'avait donné trois jours pour arriver à Saint-Dizier et m'inscrire à l'école où je suis des cours à l'heure actuelle. C'était la condition indiscutable pour pouvoir quitter la prison et venir ici pour poursuivre des études. J'ai donc laissé la prison derrière moi et je suis arrivé ici sans avoir quasiment eu le temps de voir ma famille.

Pouvez-vous nous expliquer quel est votre quotidien dans cette petite ville de l'intérieur de la France ? Comment se déroulent vos journées ?

Comme en prison, ici aussi je me lève vers six heures et, vers huit heures, je rentre au centre de formation jusqu'à midi. L'après-midi, je reste ici, de 13 heures à 18 heures. Je suis une formation théorique et manuelle. Je vais rester quinze mois dans ce centre de formation. A la fin, j'aurai deux possibilités : poursuivre une autre formation ou chercher du travail.

Êtes-vous obligé de trouver du travail dans ce même département après la formation ?

Mon souhait serait de partir vers le Sud. Mais, on m'a imposé beaucoup d'interdictions. Je ne peux pas vivre dans les départements situés entre la Côte basque et les Côtes bretonnes, ni dans les départements des Pyrénées. On m'a également refusé la possibilité d'aller à Paris. Il m'est donc très difficile de bouger d'ici. Aujourd'hui, je suis obligé de prendre la voiture pour aller n'importe où ; je ne peux aller nulle part en train car il n'y a pas de possibilité de faire de longs voyages sans passer par Paris.

Combien de temps devez-vous rester dans cette situation ? Quelle est la durée des mesures prises par le juge ?

Le juge m'a imposé une liberté conditionnelle de cinq ans. Mais l'interdiction s'élève à dix ans. Si je respecte ses mesures, je passerai dix ans en dehors du Pays Basque.

Au final, ces mesures prolongent la peine.

Lorsque tu sors de prison, tu te sens libre. Mais ce n'est pas du tout le cas, au contraire. Je pense que le fait de créer un juge des libertés qui gère le dossier du prisonnier du début à la fin, a un but bien précis : nous contrôler même en dehors de la prison, en nous enfermant dans une prison encore plus grande que celle que nous avons connue, mais, au final, en nous maintenant dans une sorte de prison. Dans le cas de Filipe Bidart, ainsi que dans mon cas, le but est clair. Nous sommes en quelque sorte de nouveaux exilés. Les citoyens doivent savoir, qu'au XXIe siècle, il existe en France des exilés ou si on préfère des déportés internes.

Quelles sont les conséquences majeures de cet exil dans la vie de chacun et aussi sur le plan politique ?

L'éloignement crée beaucoup de complications. De fait, il limite les relations, il les rend plus complexes. Le but majeur de ces mesures est de nous isoler, et ensuite, de nous faire disparaître aussi bien au niveau personnel ou affectif qu'en tant que référence politique.

Il est peut-être difficile d'imaginer quelqu'un qui est libre comme une personne victime de la répression...

La solidarité arrive dans les prisons et il y a assez de travail actuellement, vu le nombre de prisonniers pour parvenir à assurer une telle solidarité et une telle aide. Notre situation est particulière, les gens pensent sûrement cela : Dani et Filipe ne sont pas en prison, ils sont libres. Mais nous ne sommes pas pour autant véritablement libres, et je dois dire que cette situation est en quelque sorte plus dure pour nos familles. Chantal (ma compagne) ne peut pas venir souvent. Le voyage coûte cher et il faut ajouter à cela l'hôtel pour se loger ici. Au total, chaque visite revient à 500 euros, et il est évidemment impossible de dépenser cette somme tous les mois. Il faut espacer les visites...

D'autre part, en ce qui concerne les sentiments, c'est plus facile en prison : vous savez comment se déroulent les visites, elles ont des limites et on prend des habitudes... Dehors, c'est très difficile, lorsque la famille ou les amis partent, la frustration est très grande, car on se rend compte sur le moment même, que ce n'est pas vrai, que tu es dehors mais qu'en fait tu n'es pas libre.

Vous avez dit que Filipe Bidart et vous-même êtes des exilés... Est-ce que l'Etat va poursuivre cette voie ?

Il est évident qu'ils tentent là une nouvelle voie. Ils veulent mettre un terme à la solidarité qui existe autour des prisonniers. On te sort de prison et la chaîne se coupe. Tu n'es plus détenu. Mais ce qu'ils cherchent, ce n'est pas uniquement de couper la chaîne, ils veulent en même temps en finir avec tout l'engagement politique autour de cette question. A défaut, effacer notre identité politique, notre référence militante, on nous éloigne du Pays Basque.

"L'autonomie offre un lieu commun aux abertzale "

Votre dernière étape en prison, a coïncidé avec l'incarcération du plus ancien des prisonniers des prisons françaises, Filipe Bidart.

Nous sommes restés ensemble sept ans à Clairvaux.

Quel type de relation se forge entre deux personnes de trajectoire militante non seulement différente, mais divergente ?

Nous venons effectivement les deux d'expériences de lutte totalement différentes et pendant le temps que nous avons partagé en prison, nous avons eu des débats intenses, jusqu'au point de forger une relation profonde et positive aussi bien au niveau personnel que politique.

Une bonne partie de vos réflexions a dû porter sur la situation politique en Pays Basque, et en particulier sur les changements du mouvement abertzale.

Tous les deux, nous vivons avec satisfaction non seulement les résultats mais aussi le chemin de collaboration ouvert lors des dernières élections, symbolisé par Euskal Herria Bai. Nous voyons que le chemin à suivre pour Iparralde, pour le Pays Basque, est d'avancer tous ensemble.

En même temps que des expériences comme Batera semblent faire face à l'attitude de Paris, une proposition d'autonomie a été mise sur la scène politique...

Il est vrai que ces dernières années il y a eu une activation autour du département, mais au final, la sensation est qu'il manque un contenu global, une proposition plus élaborée, comme la proposition actuelle d'autonomie politique.

Filipe Bidart va vous demander les «droits d'auteur» pour IK...

C'est IK qui a mis l'autonomie sur la table auparavant, mais après l'avoir reconnu, il me semble qu'il offre aujourd'hui un lieu commun, un espace naturel de collaboration. Filipe et moi voyons avec beaucoup d'illusion le travail partagé entre abertzale, parce que nous croyons les deux que nous ne pouvons répéter les erreurs du passé.


Daniel DERGI / ancien prisonnier basque


Source : le JPB

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Publié dans Euskal Herria

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