Arabisation de la vie publique au Maroc : les Amazighs dénoncent le projet de loi

Publié le par alahyan fatima


Présenté il y a quelques mois à la Chambre des Conseillers, le projet de loi sur l’arabisation fait l'objet de nombreuses critiques de la part des Berbères marocains, qui affirment qu’il vise surtout à poursuivre la politique d’arabisation dont ils sont victimes.

Lors de la session printanière, le projet de loi relatif à l'arabisation de l'administration et de la vie publique a été déposé par le groupe du parti de l'Istiqlal (L’Indépendance) à la Chambre des Conseillers, deuxième chambre du Parlement marocain. Plus précisément par Mohamed EL Ansari , président de la Commission de la justice, de la législation et des droits de l’homme, et Aziz El Filali. La proposition est, entre autre, soutenue par les islamistes du PJD (Parti de la Justice et de la Bienfaisance). Elle consiste à imposer la langue arabe dans tous les secteurs publics. L’arabisation des correspondances administratives figure parmi les grands axes du projet. La langue arabe est la langue officielle du pays. A en croire les dépositaires du projet, le statut privilégié du français menace la langue arabe.

Il faut savoir que l’Isqtilal, parti nationaliste et majoritaire au parlement, a fait de l’arabisation son cheval de bataille. Grand défenseur de la langue arabe, l’actuel premier ministre marocain, Abbas Al fassi est le neveu et le gendre du fondateur du parti Istiqlal. « Est-ce une tare que de parler et d’écrire dans sa langue ? » s’est interrogé Al Fassi dans un entretien accordé au Jeune Afrique (Septembre 2008).

Ainsi, les conseillers de l’Istiqlal estiment que l’emploi de la langue française - ou de toute autre langue- pose souvent des problèmes. « Une notification rédigée dans la langue de Molière pose un problème de preuve. C’est le cas lorsque le destinataire ne sait pas lire le français » affirme Ahmed Kadiri, membre de l’Istiqlal. En fait, les membres de l’Istiqlal ne sont pas à leur première tentative. Le même projet de loi avait déjà été déposé à la Chambre des Conseillers, il y a plus de neuf ans, mais l’échec s’en est suivi. Pour tous les défenseurs du projet de loi, il s’agit « tout simplement d’appliquer la Constitution qui dit que le Maroc est un pays musulman dont la langue officielle est l’arabe » comme le dit Abdehaq Tazi, ancien ministre et membre du parti.

Les Berbères, ou les Amazighs, ne sont pas de cet avis. Qu’ils soient au Maroc ou issus de la diaspora, ils rejettent catégoriquement le projet de loi sur l’arabisation, qui constitue, selon eux, une énième atteinte à leur dignité. Ainsi, plusieurs associations berbères de France ont écrit aux élus des différents groupes parlementaires. La lettre, qui date du 22 octobre, demande « le retrait immédiat du projet » et affirme que celui-ci « s’oppose complètement à la diversité linguistique et culturelle ». Membre de l’association Azal pour l’échange artistique et culturel, Hamid Belkacem va beaucoup plus loin : «On aimerait nous faire croire que le projet de loi vient faire bloc au français ce qui est faux. Il s’agit là d’une prise de position idéologique qui vise clairement à éradiquer la berbérité de la vie publique et qui ne sert que les intérêts de quelques individus, soucieux de préserver leurs privilèges socio-économiques. C’est aussi une réponse au Mouvement Culturel Amazigh qui souffre actuellement de divisions».

En outre, une pétition a été lancée sur la toile ( www.amazighworld.org) à l’initiative des « potentialités berbères et démocratiques d'Agadir ». Celles-ci considèrent que « le contenu de ce projet de loi porte atteinte à la pluralité linguistique de notre pays et vise à occulter la langue amazighe qui ne jouit d'aucune protection ni juridique ni constitutionnelle ». Pour les militants berbères, l’administration est arabisée depuis des décennies. Les berbérophones sont contraints de parler arabe à l’hôpital, dans l’administration, dans les tribunaux etc.… « Officieusement, le projet de loi veut, en fait, faire disparaître ce qui reste de la culture berbère. » pense Lhusseyn Chanouane, militant berbère au sein de la Coordination des Ait Ghighouch, un mouvement initié par des jeunes berbères originaires du sud-est marocain.

Le MCA (Mouvement Culturel Amazigh) regroupe de nombreuses associations berbères au Maroc. En plus d’être identitaires et culturelles, les revendications des Berbères sont socio-économiques et politiques. Les Berbères n’hésitent pas à manifester contre la marginalisation socio-économique des zones rurales, essentiellement habitées par des berbérophones. Ils revendiquent surtout la constitutionnalisation de la langue berbère en lui accordant le statut officiel, aux cotés de la langue arabe. Le MCA exige également la révision de l’Histoire officielle du Maroc et dénonce l’instrumentalisation de la religion à des fins politico idéologiques. Depuis quelques années, l’émergence de la renaissance berbère au Maroc dérange le pouvoir marocain. Maintenant, la question est de savoir si, cette fois-ci, le projet de loi sur l’arabisation de l’administration et de la vie publique sera enfin voté ? Ne disposant d’aucun soutien politique, les Berbères anticipent déjà la victoire de l’Istiqlal.

Alahyan Fatima

Précisions :

Les Berbères sont le peuple autochtone de l’Afrique du Nord. Bien que menacée d’assimilation, la culture berbère est toujours vivace, essentiellement dans les zones rurales. Paradoxe : peuplé majoritairement par des berbérophones, le Maroc est officiellement un pays arabe. La Constitution du pays ne reconnaît pas la langue des Berbères, le tamazight. En effet, son préambule stipule que « le Royaume du Maroc, Etat musulman souverain, dont la langue officielle est l'arabe, constitue une partie du Grand Maghreb Arabe ». Bien qu’il y ait des avancées depuis l’avènement du Roi Mohamed VI, les Berbères accusent un manque de volonté politique, confirmé par le décalage entre les discours et la réalité. Effectivement, le souverain marocain a pris des engagements pour réhabiliter les culture et langue berbères (Discours d’Ajdir, 2001). Mais le gouvernement marocain traîne le pas, sous la pression des partis politiques d’obédience arabiste. Les injustices que subissent les Berbères sont multiples : prénoms berbères interdits, militants berbères emprisonnés et lourdement condamnés, folklorisation de la culture berbère dans les médias marocains, échec de l’enseignement de la langue berbère à l’école…

Publié dans Kabylie

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