A Bastia, le lido victime de son succès

Publié le par FPL



Rongée par Biguglia et Borgo, deux villages assoiffés de touristes, la réserve naturelle de la plaine de la Marana est menacée d'asphyxie.

Les automobilistes malins connaissent le raccourci. Lorsque la nationale 193 est encombrée, la route du lido de la Marana offre une alternative bucolique entre l'aéroport de Poretta et Bastia. Drôle d'endroit que ce lido ! Une bande de sable de 11 kilomètres de longueur sur moins d'1 kilomètre de largeur, bordée par l'étang de Biguglia, d'un côté, et la Méditerranée, de l'autre.

Anne-Marie Natali - Un clan aux commandes

Lunettes Prada, tailleur Chanel et bague ornée de diamants, Mme la Maire (divers droite) de Borgo, septuagénaire à la vitalité débordante, n'est pas femme à se laisser marcher sur les pieds. Sa famille règne sur la ville depuis des décennies et ce n'est pas une poignée d'écologistes qui va la faire renoncer à ses projets ! Réélue maire de Borgo en mars 2008 avec 76% des voix, elle en est à son cinquième mandat, depuis qu'elle a succédé à son père.

Le pouvoir du "clan Natali" dépasse largement les frontières de la ville de Borgo. Si Anne-Marie contrôle ce qui se passe à la région, en tant que vice-présidente de l'Assemblée de Corse, son gendre, Jean Dominici, a, lui, un oeil sur le département, en tant que conseiller général (divers droite) de la Haute-Corse et secrétaire de la chambre de commerce de Bastia. Les enfants, eux, s'occupent des affaires de bâtiment et de travaux publics développées par leur père, Paul. La succession est assurée.

Pour les amoureux de la nature, ce site exceptionnel n'aurait jamais dû être touché par le béton. L'étang de Biguglia, le plus vaste de Corse (1450 hectares), classé réserve naturelle, abrite une faune et une flore uniques: flamants roses et canards plongeurs au bec bleu. Première surprise, lorsqu'on arrive de l'aéroport: un grand site de... stockage de gaz marque l'entrée du lido, sur la commune de Lucciana. Après une portion de côte sauvage, couverte de cistes, de multiples édifices apparaissent sous les pins: centre de vacances EDF, lotissements à la queue leu leu, village de vacances Belhambra...

Des trois communes qui se partagent le lido - Furiani, Biguglia et Borgo - la dernière est de loin celle qui a le plus construit: 10 000 personnes se pressent ici l'été, entre la mer et l'étang. Mais ce n'est pas assez pour son maire (divers droite), Anne-Marie Natali, qui souhaite continuer de bâtir. La construction, elle connaît: son mari, l'ancien sénateur Paul Natali, ex-président (UMP) du conseil général et de la chambre de commerce et d'industrie de la Haute-Corse, fut longtemps l'entrepreneur le plus puissant du nord de l'île, avant de devoir renoncer à tous ses mandats, en 2005, à la suite d'une condamnation pour prise illégale d'intérêt. C'est à ce couple de bâtisseurs que Borgo doit sa formidable expansion. Le petit village posé sur la colline s'est transformé en grande banlieue de Bastia. Entre 1999 et 2006, la population a connu un bond de 33%. Et ce n'est pas fini...

"Elle est à moi la pinède, non ?", s'emporte Mme la Maire

Anne-Marie Natali se bat actuellement pour un projet immobilier qui lui tient particulièrement à coeur, au centre du lido. Et pour cause: il se situe dans une pinède de 40 hectares, propriété de la SCI la Lagune, dont sa fille est... gérante. Un terrain actuellement inconstructible, répertorié comme "espace boisé classé" jusqu'en 2007. "Dès 2001, la famille Natali a présenté un énorme projet d'urbanisation de sa propriété, rappelle Michelle Salotti, porte-parole d'U Levante. 100 minivillas de 250 mètres carrés, une résidence hôtelière de 80 chambres et même... une chapelle ! Nous avons protesté et l'Etat a refusé la modification du plan d'occupation des sols."

 

A Biguglia, le député maire (UMP) Sauveur Gandolfi-Scheit, élu depuis trente-trois ans, aimerait lui aussi construire sur sa portion de lido, "le seul endroit possible pour un tourisme de qualité", affirme-t-il. A l'occasion de l'adoption du Padduc, il espère pouvoir déclasser "une dizaine d'hectares" pour un projet d'hôtellerie. L'homme ne manque pas non plus de persévérance: dans les années 1990, le préfet avait retoqué un premier projet de modification du plan d'occupation des sols, qui prévoyait la construction d'un grand hôtel Méridien et d'un centre de thalasso...

Si les protecteurs de la nature tiennent tant à préserver les derniers pins maritimes de la Marana, c'est que sa situation unique, à mi-distance de l'aéroport de Poretta et du port de Bastia, qui enregistre le plus grand nombre de passagers en Europe - 2,3 millions de personnes en 2008 - le rend terriblement attrayant. D'autant que se profile à l'horizon 2015 la construction d'un nouveau port, à la Carbonite, qui pourrait accueillir 7 millions de passagers. De quoi faire fuir, pour de bon, les flamants roses.

Pierre-Laurent Santelli - Le Poulpe contre le béton

Quand il ne panse pas ses chevaux, dans les pâturages de la plaine de Borgo, Pierre-Laurent Santelli, technicien agricole de 47 ans, constitue des dossiers pour lutter contre l'urbanisation de la côte orientale. U Polpu (le Poulpe), association bastiaise dont il est le trésorier, est né il y a dix ans d'une initiative destinée à protéger le mérou, menacé par la surpêche. "Nous nous sommes rapidement rendu compte que, pour protéger le milieu marin, il fallait d'abord lutter contre les causes de sa dégradation." D'où une mobilisation croissante contre les projets que Pierre-Laurent et ses amis jugent dévastateurs, comme le port de la Carbonite, au sud de Bastia, ou les nouveaux lotissements et hôtels que les maires de Borgo et de Biguglia souhaitent voir construire sur le lido de la Marana. Sa pire crainte ? Que le futur port de Bastia ne modifie puissamment les courants marins et ne conduise, à terme, à la disparition de la plage de la Marana. Une plage déjà fortement grignotée par la mer ces dernières années.

Mais voilà qu'en 2008, en plein débat sur le Padduc, ce projet refait surface. Revu à la baisse, certes: une vingtaine d'appartements, une école, une gendarmerie, une salle de spectacle et un théâtre de verdure. Le tout sur 3 hectares "seulement", le reste du terrain étant proposé au Conservatoire du littoral, au prix de 7 euros le mètre carré. "Elle est à moi, la pinède, non? s'emporte Anne-Marie Natali. "Inondable", "remarquable": ils me font tourner en bourrique, mais je ne me laisserai pas faire."

En face, les écolos ne désarment pas. "Le maire nous propose un compromis, s'indigne Pierre-Laurent Santelli, trésorier d'U Polpu. Quel compromis ? Nous demandons le strict respect de la loi littorale. On ne construit pas sur un lido, basta !"

 

Source l'express (Hélène Constanty,publié le 27/04/2009 11:42 - mis à jour le 15/06/2009 13:12)

Publié dans Corsica

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