Histoire d'Euskadi Ta Askatasuna (ETA)

Publié le par Ekintza



ETA a diffusé un communiqué en décembre dernier à l’occasion de ses 50 ans.

Elle naquit officiellement le 31 juillet 1959.

En 1952, sous la dictature fasciste de Franco, des étudiants de l’université de Bilbo créèrent le groupe clandestin d’étude et de formation Ekin (agir). Trois ans plus tard, le groupe s’unit avec EGI, les jeunesses d’EAJ-PNV, parti démocrate-chrétien, et rompit les relations avec le PNV en 1959, prenant le nom d’Euskadi Ta Askatasuna.

L’apparition d’ETA entraîna, en peu d’années, une profonde transformation idéologique au sein du nationalisme basque. Des concepts comme la race ou la confession furent totalement rejetés  tandis que d'autres comme la défense de l'environnement et la libération sociale, absents jusqu'alors d’une bonne partie du nationalisme antérieur à la Guerre Civile, apparurent pour la première fois en scène. A l’époque de la République espagnole, EAE-ANV, premier parti socialiste basque, défendait déjà la communauté de destin.

La naissance d’ETA trouve son origine dans ce que certains ont qualifié de « longues vacances » du PNV. Il est constatable que la période immédiatement postérieure à la Seconde Guerre mondiale fut celle de la baisse organisative et idéologique jelkide (du PNV). Durant plus de 5 ans le PNV avait remplis documents, télégrammes et messages pour les services secrets de tout l’Occident dans l’espoir qu’une telle prestation serait récompensée par les Alliés.

Mais tout fut en vain. Washington avait plus confiance en Franco qu’en un imprévisible consensus républicain. Une République que la France et les autres puissances avaient sciemment laissé assassiner parce qu’elle devenait un peu trop rouge. Juan Ajuriagerra s’entretint avec Dwight Eisenhower à la fin du conflit mondial mais cela ne fut certes pas un obstacle à ce que le général et président nord-américain donne son appui à Franco, en arrivant en visite officielle à Madrid la même année que celle de la naissance d’ETA. Il n’y eut évidemment pas relation de cause à effet mais bien symbologie générationnelle.

Si au début ETA fut une réaction face à la passivité du PNV, il se convertit bientôt en symbole de « renaissance » ou de « printemps », comme ont aimé l’appeler certains poètes au reflet de son intervention. ETA tentait de conjuguer toutes les formes de lutte possible, en se transformant en authentique mouvement de libération. Les ikastola (écoles en langue basque), l’euskara, le théâtre, la musique, le syndicalisme, les écoles sociales, etc. furent produit par la sensation dynamique que sut transmettre l’organisation armée à l’ensemble de la société basque.

Durant les années soixante la présence d'ETA servit à démontrer que le peuple basque était vivant et que, surtout, à la marge du franquisme, la récupération des signes d'identité nationaux dépendait en grande partie de l'initiative populaire elle-même. Indubitablement ETA était un mouvement politique, comme elle-même le signalait : « Notre problème ne consiste pas seulement à pouvoir obtenir des structures politiques plus ou moins différentes de celles des peuples qui nous entourent. Une Euskadi avec un pouvoir politique propre est un objectif indispensable à atteindre ; toutefois il ne suffirait pas de cette façon. Si ce pouvoir politique était au service d'une langue et une culture étrangères à notre pays, nous pourrions dire avec certitude que nous avons échoués dans nos efforts. Euskadi ne serait pas Euskalherria mais une région espagnole. »

Pour ETA, l’éloignement stratégique de la ligne marquée par le nationalisme traditionnel, si elle n’était pas tellement notoire à cette première époque, fut plus évidente lors de l’intensification de l'activité armée et l’approfondissement dans une théorie pour la libération d'Euskal Herria. Le pas de la Guerre Civile, le poids des dirigeants historiques et l’organisation même du PNV, unique avec un minimum de solidité durant les vingt dernières années, étaient certains des éléments dénaturants qui rendaient plus précaire l’éloignement.

Bien que les premières années d'ETA aient été caractérisées par l'élan de jeunes consacrés à préparer des groupes d'étude et à se doter d'une idéologie en accord avec les nouvelles conjonctures politiques, fin 1959 ils manifestèrent l'intention d'ouvrir un front armé d'intervention politique. Eneko Irigarai, Lopez Dorronsoro, J.L. Alvarez Enparantza Txillardegi, Benito del Valle, J. Manuel Agirre, Patxi Iturriotz et Julen Madariaga faisaient partie de la direction du groupe. En 1960, la police de Franco procéda aux premières arrestations, et début juillet, l’organisation commença à commettre des actions armées : elle tenta de faire dérailler un train rempli d’ancien combattants de Franco, mais ne réussit pas. Les premières bombes furent placées au Gouvernement Civil de Gasteiz, au journal Alerte de Santander et dans le commissariat de police d’Indautxu. Les débuts, comme tout mouvement sujet plus à la nécessité qu’à la planification, furent désastreux. Non tant par des erreurs propres mais parce que dans un bref laps de temps toute l'organisation serait démantelée. Ils eurent là l'occasion de vérifier la force d'un ennemi qui était sorti victorieux de dizaines de batailles historiques. Les arrestations furent nombreuses et Madariaga, del Valle, Irigarai et Elosegi fuirent à l’étranger. Le brûlage à Donostia de deux drapeaux espagnols le 18 juillet 1961 servit à ce que plus d’une centaine de militants et sympathisants d'ETA soient arrêtée, et ceux qui en réchappèrent durent prendre le chemin de l'exil. La structure interne était défaite.

En mai de l’année suivante, ETA réalisa sa première assemblée, où l’organisation se structura en différents fronts : politique, culturel, ouvrier et militaire. Elle fixa ses bases politiques et idéologiques : démocratie sans centralisme pour Euskal Herria, union fédérale des nations en Europe, condamnation du militarisme et Etat laïc. ETA se définit comme révolutionnaire socialiste,  même si cela n’était pas encore très concret. A la suite de l’assemblée elle décida de mener l’organisation plus avant sur une période de huit ans, avec des intervalles de deux ans, afin de faire la propagande, former les ETAkide (membre d’ETA), collecter des armes et de l’argent, et réaliser les actions. La deuxième assemblée se fit l’année même et de nombreux nouveaux membres intégrèrent l’organisation. Quand la police arrêta les dirigeants en 1963, beaucoup de membres d’EGI entrèrent dans ETA.

En 1965 se fit la quatrième assemblée et en 1967 la cinquième, alors que les fondateurs et les plus anciens membres étaient à l’étranger. Les nouveaux membres introduisirent le marxisme et les débats commencèrent avec les plus anciens.

Dans les années suivantes et durant une bonne période l'organisation basque remplit les murs d'Euskal Herria de bombages, plaça des ikurriñas dans des câbles à haute tension, menaça des informateurs de police et détruit des centaines de plaques franquistes tandis que dans ses travaux internes on donnait les raisons en faveur d’une guérilla de montagne. Mais avec le début des actions directes, ETA souffrit ses premières pertes.
Le 7 juin 1968 la guardia civil tua Txabi Etxebarrieta et captura Iñaki Sarasketa lors d’un contrôle routier à Olarrain (Tolosa). En réponse, ETA tua le commissaire Meliton Manzanas, l’un des plus grands tortionnaires de Franco. Elle devint ainsi définitivement une organisation armée. Quatre ans plus tard mourrait à Elizondo le second militant d'ETA tué par le même corps de police, Jon Goikoetxea.

Depuis lors jusqu’à aujourd’hui plus de deux cent cinquante gudari (combattant), militants ayant choisi la lutte armée révolutionnaire en Pays Basque, sont morts dans des affrontements, des assassinats par la police, des actions de groupes parapoliciers (GAL, Batallon Vasco Español, Triple A (Alianza Apostolica Anticomunista)) ou des circonstances causées par le conflit. Il s’agit de membres d’ETA,  mais aussi d’Iraultza, d’Iparretarrak en Pays Basque Nord , et des Komando Autonomo Antikapitalistak. Sans compter les « simples » militants assassinés par l’Etat.

S'appuyant sur les Basques de naissance, le mouvement se développait au-delà et, ayant gagné, en tant que principale résistance au franquisme, la sympathie de la classe ouvrière immigrée des villes, elle parvint au fur et à mesure à en intégrer une grande partie.
La cause d’Euskal Herria et sa culture incorporèrent ainsi le prolétariat immigré.

Dix ans après la mort de Txabi Etxebarrieta, Jose Miguel Beñaran Ordeñana Argala, un mythe dans ETA, définissait le conflit avec la crudité d'une nécessité : « La lutte armée est désagréable. Elle ne plaît à personne, elle est dure. À cause d'elle on va en prison, en exil, on est torturé ; à cause d'elle on peut mourir, on se voit obligé de tuer, elle endurcit la personne, elle lui fait du mal. Mais la lutte armée est indispensable pour avancer ».

 

En 1967 arriva la V. assemblée qui marqua de manière stratégique le futur d'ETA. Pour ETA, sur le plan interne, la conséquence immédiate de l'Assemblée fut la mise en place d'une structure frontiste, selon l’idée, alors popularisée par le Vietnamien Trung Chinh, que les secteurs de confrontation seraient nombreux et divers et que la lutte armée était l'axe qui les unissait et portait jusqu'au triomphe : « Les victoires dans les champs de bataille de l'économie, de la politique et de la culture donnent la victoire militaire à la Résistance Nationale ». L'organisation armée prétendait sortir du réductionnisme de quelques sigles pour se transformer en un mouvement intégral : « Une conscience de classe ne suffit pas, une conscience nationale ne suffit pas, une conscience de classe nationale est nécessaire, puisque nous souffrons tant des structures capitalistes que impérialistes ».

On passa ainsi d’une organisation activiste à une organisation militaire. Le premier départ d’armes fut acheté à la Tchécoslovaquie, précisément lorsque les tanks russes entraient dans Prague. Tandis qu’ils déballaient ces armes, le Comité Exécutif d'ETA rédigeait une dure critique à l'intervention soviétique. La réaction ne put être plus claire : ce fut la première et la dernière fois qu’ETA reçut de l’aide de l'autre côté du Mur de Berlin.



En 1970 se fit la VI. Assemblée, où il y eut scission entre ETA VI., trotskyste, et ETA V. dont la plupart des membres étaient en prison ou en exil.

Voici ce qu’en disait Argala en 1977, dans une autobiographie politique :

« Le groupe appelé VIème Assemblée défendait la vision selon laquelle l’oppression nationale dont souffrait le peuple basque était une conséquence historique de plus d’un développement social dont le moteur était la lutte de classes. Dans le processus de consolidation du mode de production capitaliste, les bourgeoisies des États espagnols et français, recherchant la domination des plus vastes marchés possibles, avaient séparé Euskadi en deux. En essayant d’homogénéiser leurs marchés respectifs, tant sur le plan juridique que linguistique, ils avaient détruit l’ancienne organisation juridique proprement basque et tenté de supprimer sa langue, en imposant les cultures françaises et espagnoles qui non seulement devenaient dominantes, mais de plus, les seules admises. Une fois que le mode de production capitaliste sera brisé et que les travailleurs français et espagnols- nouvelle classe hégémonique – n’auront plus aucun intérêt à maintenir l’oppression du Peuple Basque, celle-ci disparaîtra automatiquement. Par conséquent, l’objectif fondamental consistait en le triomphe de la révolution socialiste au niveau des Etats français et espagnol. Pour y arriver le plus rapidement possible, il était nécessaire d’unir les travailleurs au niveau de ces deux États, car c’est à ce niveau que la lutte de classes se développe de façon significative. ETA avait toujours défendu l’indépendance d’Euskadi et, d’après la VI. Assemblée, cette revendication divisait les travailleurs basques. Il fallait donc l’abandonner et adopter une politique en faveur de l’autodétermination nationale, sans adopter une option concrète à son sujet. L’option indépendantiste était non seulement contre-révolutionnaire, car elle semait la division dans la classe ouvrière et freinait le processus révolutionnaire. Mais en plus elle était petite-bourgeoise car elle représentait une tentative de la petite-bourgeoisie basque de devenir la classe dominante du nouvel Etat basque à créer. Tentative qui, par ailleurs, s’avérait bénigne étant donné le point où en était arrivé le processus de développement historique. L’option indépendantiste était alors réactionnaire. Très curieusement, coïncidant avec cette thèse, la lutte armée était considérée comme une méthode réservée aux élites, aux ambitions messianiques, qui tentait de se substituer à l’action des classes ouvrières. Elle ne représentait plus que l’expression d’une petite-bourgeoisie qui se débattait désespérément contre son inexorable marginalisation historique.

Suivant ce schéma, et bien que cela n’ait jamais été dit, ETA ne représentait rien d’autre que la version antifranquiste, et pour cela radicale, de la politique petite-bourgeoise du PNV. En définitive elle n’était rien de plus qu’une organisation appelée à être assimilée par ce parti, une fois la démocratie politique atteinte, si cela était possible. […]

Si j’étais d’accord avec leur analyse quant à l’origine de l’oppression du Peuple Basque, je rejetais par contre totalement les conclusions qu’ils en tiraient. […] L’impérialisme espagnol n’était pas la seule cause de l’existence de l’option indépendantiste. Il y avait également l’incompréhension historique dont ont fait preuve les partis ouvriers espagnols à propos de la question basque. L’option indépendantiste était l’expression politique qui ne pouvait être menée à bien que par les couches populaires, sous la direction de la classe ouvrière. Elle seule est capable d’assumer, aujourd’hui, en Euskadi, avec toutes ses conséquences, la direction d’un processus d’une telle envergure. C’est précisément parce que la classe ouvrière a assumé la question basque que la renaissance nationale d’Euskadi a été possible. Mes relations postérieures comme membre d’ETA, avec les représentants de divers partis ouvriers espagnols, n’ont servi qu’à confirmer cette vision. Ces partis ne comprenaient la question basque que comme un problème gênant qu’il fallait faire disparaître. Il me semblait toujours que l’unité de l’Espagne était pour eux quelque chose d’aussi sacré que pour la bourgeoisie. Ils n’arrivaient jamais à comprendre que le caractère national que revêtait la lutte de classes en Euskadi était un facteur révolutionnaire. Au contraire, pour eux, cela n’était qu’une note discordante dans le processus révolutionnaire espagnol qu’ils voulaient contrôler.

Quant à la lutte armée, mon interprétation ne correspondait pas non plus à celle formulée par la VIème Assemblée. Le fait qu’elle soit pratiquée de façon minoritaire ne voulait absolument pas dire qu’elle exprimait les intérêts de la petite-bourgeoisie basque. Elle représentait seulement l’expression la plus radicale du mécontentement des couches populaires basques et, en particulier, de la classe ouvrière. L’identification de cette classe avec ceux qui la pratiquaient commença à apparaître de façon évidente à l’occasion du jugement de Burgos en décembre 1970. Depuis lors, elle n’a fait qu’augmenter. La lutte armée était le résultat de la convergence de l’oppression nationale et de l’exploitation de classe que les travailleurs basques – compris dans le sens le plus large – subissaient sous la dictature franquiste. La lutte armée ne freinait pas non plus le travail des organisations de masses à d’autres niveaux. Au contraire, parce qu’elle devenait le pire ennemi du régime espagnol, les autres formes de lutte devenaient les ennemis secondaires, pouvant plus facilement être admises par le franquisme. Elle provoquait bien sûr d’intense vagues de répression dans les secteurs qui tentaient d’organiser les masses travailleuses patriotiques. Mais cela n’était pas dû à la lutte armée en elle-même, sinon à l’unité organique qui se produisait au sein d’ETA, entre ces secteurs et ceux qui étaient chargés de la lutte armée.

La VI. Assemblée se déclarait internationaliste et qualifiait ETA de “nationaliste petite-bourgeoise”. Mais qu’est l’internationalisme prolétarien? Être internationaliste exige-t-il des travailleurs d’une nation divisée et opprimée de renier leurs droits nationaux pour, ainsi, fraterniser avec ceux de la nation dominante? A mon avis, non. L’internationalisme prolétarien signifie la solidarité de classe exprimée dans le soutien mutuel entre les travailleurs des différentes nations, unies dans un respect mutuel de leurs formes particulières d’identité nationale.[…] L’évolution d’ETA, avec ses brusques sauts et déviations dans un sens et dans l’autre, ne faisait qu’exprimer la recherche de l’affirmation idéologique et politique de cette classe au sein d’une réalité occupée par des secteurs dont les intérêts lui étaient étrangers.

La scission de la VIè Assemblée fut décisive dans ce sens. Depuis lors, il ne s’agissait plus de savoir où l’on en était, mais de savoir comment il fallait se situer. Le fait qu’ETA, entendu comme phénomène politique plus que comme organisation, n’ait pas été capable jusqu’à une date très récente de commencer à organiser les travailleurs patriotes basques de façon cohérente, n’est pas dû, comme le prétendent certains, à son caractère petit-bourgeois, mais à son inexpérience politique. Ce qui est logique dans un secteur social qui, en Euskadi, venait de prendre conscience de son identité et qui avait encore tout à apprendre. Plus précisément, la prise de conscience de ce secteur social constitué par les travailleurs basques ayant une conscience nationale permettait de considérer Euskadi comme un cadre autonome pour la révolution socialiste qui devait forcément aller unie à la lutte de libération nationale, avec toutes ses conséquences face aux États espagnol, français et au monde. »

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Le 28 décembre 1970 commença le Procès de Burgos. Six ETAkide furent condamnés à mort mais sous la pression internationale Franco annula la condamnation. ETA effectua sa première séquestration en la personne du consul allemand à Donostia, Eugen Beihl. Le procès fut, sans doute, l'événement collectif le plus important en Euskal Herria depuis la fin de la Guerre Civile.

Jusqu'alors, la solidarité européenne avec Pays Basque ne s'était pas montrée, en outre, avec tant d'intensité, ce qui servit à ce que la domination du Gouvernement franquiste soit mise en échec. En conséquence directe, ETA se transforma en la référence organisative contre le franquisme, non seulement en Hegoalde (Pays Basque Sud), mais aussi dans l'ensemble de l'État espagnol. En 1973, la police tua Eustakio Mendizabal Txikia, chef charismatique et poète, qui deviendrait un mythe notamment avec le texte de Telesforo Monzon.

En réponse, ETA tua à Madrid le président du gouvernement espagnol et successeur de Franco, l'amiral Luis Carrero Blanco, démontrant qu'elle était la seule organisation disposée à attaquer au cœur du système : elle avait exécuté le coup le plus audacieux des années qui suivirent la fin de la Guerre Civile.

Cette effervescence supposait, aussi, une grande activité interne. 

En 1972, ETA VI. entra dans la Liga Komunista Iraultzailea. En 1974, le Front Ouvrier donnait  naissance à un parti marxiste-léniniste, Langile Abertzale Iraultzaileen Alderdia, LAIA, le Front Militaire participait à la création du syndicat LAB (Langile Abertzaleen Batzordeak)…

Dans les années soixante-dix, ETA se configura en Mouvement de Libération Nationale, dans le style des mouvements du Tiers-Monde. Bien qu’ETA montrait solidarité et appui à différentes insurrections armées dans divers points de la planète (Kurdistan, Vietnam, Uruguay, Algérie, etc.) ce ne fut qu’en mai 1972 qu’elle se présenta publiquement avec deux autres organisations, en manifestant un accord commun avec elles : le Front de Libération Breton et l’IRA.

En 1974, dans le râle du franquisme, ETA comprenait qu'arrivait la fin de son modèle organisatif et le début d'une action plus intense. Jusqu’alors, seuls Carrero Blanco et le commissaire Manzanas étaient morts suite aux opérations d'ETA. Pendant presque quinze ans, ETA, à travers un modèle organisatif qui présentait de graves problèmes pour son développement, avait prétendu comprendre toutes les facettes de la résistance face au franquisme, en même temps qu'il marquait les règles pour la renaissance nationale. Dans l'organisation de l'activité militaire quelques importantes nouveautés se produiraient. Pour ETA une répartition stricte et immédiate était indispensable entre les appareils légaux et illégaux qui rende sa structure générale imperméable à la répression policière. Les prisons et l'exil étaient pleins de militants d'ETA qui avaient travaillé sur tous ses fronts. Ainsi naquirent les commandos spéciaux, Bereziak, un nouveau concept de cellule armée.

Suite aux débats, se scindèrent ETA militarra (m) et ETA politiko-militarra (pm) (les polimilis).  Eduardo Moreno Bergaretxe Pertur était le chef de cette dernière et les commandos Bereziak furent crées, tandis qu’Argala menait ETA (m).

ETA (pm) proposait la création d’un parti agissant dans le cadre légal de la démocratie bourgeoise (si celle-ci advenait) dont elle resterait la branche armée. Beaucoup de membres des Bereziak n’étaient pas d’accord. ETA (m) donnait la priorité à l’insurrection armée.

Pendant ce temps, la dictature avait mis en place l’état d’exception policier.

En 1975 apparut KAS, Koordinadora Abertzale Sozialista, plate-forme coordonnant les différents organisations du MLNV, le Mouvement de Libération Nationale Basque, à la création de laquelle participèrent les syndicats LAB et LAK, les partis EHAS et LAIA, et ETA (pm), puis ETA (m) .

Cette même année de nouveaux jugements se produisirent et le régime envoya ses derniers condamnés à mort, deux militants d'ETA, Txiki et Otaegi, ainsi que trois militants du FRAP (Frente Revolucionario Antifascista y Patriota, marxiste-léniniste), Xosé Humberto Baena Alonso, José Luis Sánchez Bravo et Ramón García Sanz, devant un peloton d’exécution. Ce furent d’intenses mobilisations, comme lors du Procès de Burgos, qui s’étendirent en Europe. Une preuve de plus de la vitalité des mouvements populaires de l'époque. Mais qui n’empêchèrent cependant pas leur mort.



Le 20 novembre 1975 mourut Franco, qui avait désigné Juan Carlos Ier, roi d’Espagne, comme successeur. Un an plus tard le nouveau Gouvernement de Suarez présentait le projet de Réforme Politique, qui serait approuvé par les Cortes franquistes avec la majorité absolue. Arrivèrent les élections générales, les premières depuis la deuxième République et un nouveau processus constitutionnel espagnol. La fameuse « Transition démocratique » qui permit aux fascistes de se reconvertir en démocrates.

En 1976 fut publiée l’alternative KAS, revendications démocratiques minimales résumées ainsi :

-établissement de libertés démocratiques
-libération des prisonniers politiques
-Départ des forces d’occupation d’Euskal Herria
-légalisation de tous les partis politiques, y compris indépendantistes, sans modification de leurs statuts
-Amélioration des conditions de vie des masses populaires et en particulier de la classe ouvrière.
-Reconnaissance de la souveraineté nationale d’Euskadi
-Création d’un régime d’autonomie élargie pour tout le Pays Basque Sud

En juillet de la même année disparut Pertur. Le Triple A revendiqua son assassinat. L’Etat fit tout pour essayer de mettre cela sur le compte des commandos spéciaux, sachant que sa disparition allait créer des dissensions. Sa famille le croyait aussi. ETA (pm) accusa le terrorisme d’Etat. Cette piste s’est aujourd'hui confirmée.

Alors commencèrent les rapports entre le gouvernement espagnol et ETA.

En 1977, la gauche abertzale (patriote) appela à l'abstention pour les élections, tandis qu'elle manifestait dans la rue pour l’obtention de l'amnistie.

La même année, ETA (pm) proposa le cessez-le-feu en échange de l’amnistie totale et de la légalisation politique. Les commandos Bereziak passèrent à ETA (m), et ETA (pm) abandonna KAS.

A cette époque, les polimilis menèrent des attentats contre l’industrie touristique de la côte méditerranéenne et le projet de centrale nucléaire de Lemoiz (contre l’entreprise Iberduero en particulier). ETA (m) de son côté s’était dirigée dans la lutte directe contre l’Etat espagnol.

Communiqué d’ETA juin 1977

Juin 1977, mois électoral, connut ainsi une offensive d'ETA d’une force encore inconnue, la plus grande jusqu'alors. En  onze jours se succédèrent un total de 34 actions. Cette activité militaire laissa entrevoir diverses nouvelles méthodes de l'organisation armée ainsi que sa capacité opérative. En Bizkaia, par exemple, ETA attenta contre les installations de la centrale en construction, entamant, de cette manière, une campagne qui provoquerait en cinq années, plus d’une dizaine de morts entre plusieurs centaines de sabotages et la fermeture définitive du projet de Lemoiz.

Pendant ce temps ce fut la rédaction de la Constitution. Elle faisait des forces armées les garantes officielles de l’intégrité territoriale de l’Espagne, ne reconnaissant pas l’existence des nations de l’Etat espagnol et leur droit à l’autodétermination.  Elle fut rejetée par référendum en Hegoalde en 1978.

En attendant, la réorganisation d'ETA transforma son activité. Jamais dans l'histoire de l'organisation armée ses engrenages internes n'avaient fonctionné comme jusqu’alors, malgré que l’offensive répressive du Gouvernement espagnol n’ait pas non plus de comparaison à d'autres époques. Ces réalisations dans le fonctionnement et la marche de l'ensemble se firent sous des mécanismes de démocratie interne et de participation de la militance qui ne correspondaient pas avec cette image hermétique qu’offrait l’extérieur sur l’organisation armée. La participation de la militance dans la marche de son organisation eut divers points d’inflexion dans les Biltzar Nagusi (Assemblée Principale) qui furent convoqués en plusieurs occasions dans cette période en Iparralde (Pays Basque Nord).

Le Biltzar Nagusi, entre autres fonctions, choisissait le Biltzar Ttipia (Petite Assemblée), la direction de l’organisation armée. L’Executif d’ETA était entre les mains de huit militants qui représentaient autant d’appareils, lesquels fonctionnaient avec une pleine autonomie. Les huit appareils étaient : Information, Propagande, Commandos Légaux, Commandos Illégaux, Bureau Politique, Economie, Relations Internationales et Mugak (Frontières). L’information qui arrivait à l’organisation était classée et le Biltzar Ttipia, selon les circonstances et écoutant l’ensemble des délégués des appareils, décidait lui-même d’agir dans un sens ou dans l’autre.
Les appareils, pour leur part, se structuraient internement dans la mesure de leurs nécessités. Ainsi, certains d’entre eux comptaient de nouvelles subdivisions, produits de sa propre dynamique. Cela était le cas des Relations Internationales, qui incluait un secteur strictement politico-diplomatique et un autre consacré à des tâches d'approvisionnement logistique et d’armement pour approvisionner le reste de structures. Quand l'ampleur de n’importe quel des sujets qu’abordait chaque appareil débordait de celui-ci, c'était le Biltzar Ttipia qui décidait de son futur traitement.

Après la réorganisation, ETA déplaça un commando permanent à Madrid. La première action coûta la vie à deux militaires espagnols. Ce saut qualitatif produisit aussi des changements d'espaces. ETA se transformait, dangereusement pour le Gouvernement de Madrid, en l’unique référence de l'option rupturiste, c'est-à-dire dans la dénonciation permanente du projet réformiste patronné depuis les sphères franquistes. Les réponses répressives furent, aussi, fermes. L’assassinat d'Argala en 1979 à Angelu, ouvrit une nouvelle étape de l'activité des groupes parapoliciers en Iparralde. Les attentats contre les réfugiés, auxquels s’ajoutèrent des actions parapolicières en Hegoalde, faisaient partie d'une stratégie répressive globale avec d'autres secteurs comme ceux des prisons, les détentions d'exilés sur le sol français ou le harcèlement de la gauche abertzale.

Lorsque Iparretarrak (IK), créé en 1973, dont les fondateurs avaient été des aidants des ETAkide en Pays Basque Nord, commença avec les actions armées en Iparralde, cela ne fut pas du gout d’ETA qui considérait comme malvenu une lutte armée qui ne manquerait pas d’attirer les forces répressives françaises en Iparralde, sa base arrière, qu’elle considérait comme son « sactuaire ». Cela provoqua la rupture avec le « grand frère » du Sud.

Cependant les militants et les prisonniers des deux organisations, malgré leur désaccord, se témoignèrent toujours solidarité et respect.

En 1978, les partis EAE-ANV, ESB, HASI, et LAIA fondèrent la coalition Herri Batasuna (HB, Unité Populaire), qui aux élections de 1979 obtint 170 000 voix.

Le MLNV était aussi renforcée par des organisations sectorielles qui allaient de la jeunesse (Jarrai) aux Gestoras pro Amnistia.

Parallèlement à l'élaboration et à l'approbation du statut d'autonomie, le Statut de Gernika, qui séparait territorialement Hegoalde (Vascongadas ou CAV et Nafarroa), ETA exécuta la plus grande offensive armée de son histoire. En 1978, ETA militaire, les polimilis et les Commandos Autonomes Anticapitalistes réalisèrent des attentats qui coûtèrent la vie à 75 personnes. En 1979, 136 actions produisirent la mort de 71 personnes, dont 21 gardes civils, 16 indics, 11 policiers et autant de membres de l'armée. La tonalité de 1980 fut la même : 81 morts.

A cette période, de 1977 à 1984, ETA tua près de 500 personnes.

En 1981, au milieu d'une nouvelle offensive d'ETA, arriva le coup d'État réalisé par divers chefs de la garde civile et de l'armée (23-Février), qui échoua. Suite à cet événement, ETA (pm) déclara le cessez-le-feu et décida sa dissolution.

En mars 1982 on considéra comme conclu le modèle autonomique qui configurait Hegoalde en deux Communautés autonomes, en finissant de cette manière, le projet commencé à la mort de Franco. L'Amejoramiento navarrais était définitivement scellé, ce qui signifiait que le Vieux Royaume disposerait d’une espèce de statut uniprovincial dans le cadre de la nouvelle Constitution espagnole.

À ce niveau et à l'occasion de ses vingt-cinq années d'existence, ETA fit une petite évaluation de sa trajectoire : « Aujourd’hui, après 25 années de vie active, de perfectionnement et de consolidation de l'organisation, ETA et le reste du MLNV, avons atteint un degré d’affrontement qui démontre que nous ne sommes pas disposés à céder dans les points minimaux de défense des droits légitimes de notre peuple. Cela fait déjà huit ans qu’ETA, avec maturité et honnêteté politique offre réitérativement et unilatéralement la possibilité d’un cessez-le-feu sur la base de la négociation des cinq points de l'alternative KAS. Si l'organisation offre cette possibilité c’est parce que nous sommes parfaitement conscients que la paix est possible ici et maintenant. Mais pas n'importe quelle paix, pas la paix des cimetières, ni la Pax Hispana, mais une paix sans vainqueurs ni vaincus »

À partir de 1982 et de la victoire électorale du PSOE aux élections des Cortes madrilènes, l'activité et l'analyse d'ETA ne varièrent pas.

Les années 80 virent le développement de la guerre sale contre l’indépendantisme basque. Le gouvernement de Felipe Gonzales mit en place en 1983 le Plan Zen (Zona Especial Norte), avec l’objectif de combattre la situation insurrectionnelle en Pays Basque. Il donnait des pouvoirs extraordinaires à la police et à l’armée espagnole et fomentait la propagande dans les médias par le biais des « Opérations Psychologiques ».

Les actions des escadrons de la mort du GAL, commencées par l’enlèvement de Lasa et Zabala, firent une trentaine de morts en Iparralde, des réfugiés comme de simples citoyens. Elles cessèrent avec la grande rafle des réfugiés du 3 octobre 1987 ordonnée par Charles Pasqua, qui mit définitivement et officiellement la France au côté de l’Espagne dans la lutte anti ETA, cela s’étant fait jusqu’à ce moment par le biais de l’aide apportée par les fonctionnaires français au GAL.

On vit l’utilisation politique de l’héroïne, introduite massivement par la guardia civil et au trafic de laquelle elle participait, contre la jeunesse basque, qui comptait alors un pourcentage de dépendants aux drogues dures supérieur à celui de New York, dans une tentative de détruire son engagement. ETA, comme l’IRA en Irlande du Nord à la même époque, combattit cela, et agit contre les dealers.

En 1986, le Pays Basque vota majoritairement contre l'OTAN, seule région de l’Etat espagnol  à le faire, à l’appel notamment d’Herri Batasuna.

Certains chefs avaient laissé l’organisation. ETA assassina en 1986 Maria Dolores Gonzales Yoyes pour avoir accepté la proposition de retour au pays du gouvernement espagnol. A partir de ce moment là s’alluma le débat au sein de la société basque sur le fait qu’il fallait qu’ETA disparaisse ou non. En 1988, tous les partis politiques de la CAV (à l’exception d’HB) signèrent un pacte contre ETA (pacte d’Ajuria-Enea).

Le 19 juin 1987 une voiture piégée explosa au centre commercial Hipercor de Barcelone : 21 morts. ETA expliqua dans un communiqué qu’elle avait averti de la présence de la bombe mais que la police n’avait pas fait évacuer le lieu.

Jusqu'en janvier 1989, date du début des conversations entre le gouvernement espagnol et ETA sur le sol algérien, l’affrontement passa de tragédie en tragédie. Les prisons espagnoles comptaient plus de cinq cents prisonniers basques, tandis que ceux emprisonnés en France étaient une demi-centaine. Les morts des deux côtés subirent aussi une ascension spectaculaire, montrant le côté le plus dramatique du conflit. ETA subit aussi des revers d’envergure, dont elle sut sortir aérée.

Ce fut précisément avec la prise en charge par le PNV de la direction de l’Exécutif de Gasteiz et la scission interne des jelkide (qui donna le parti social-démocrate Eusko Alkartasuna, EA), que l’affrontement historique entre Euskal Herria et l’Etat espagnol parut varier de données. ETA signalait, face aux attaques du PNV et les débuts de la Ertzaintza, police « basque », dans des tâches répressives, que : « actuellement le PNV, après avoir abandonné l'opportunité de défendre les droits du peuple basque et défendre sa souveraineté, essaye de disqualifier la lutte armée en utilisant des arguties métaphysiques pour condamner les morts que celle-ci produit. Toutefois personne n’oublie qu’en 36 le PNV menait les gudari au champ de bataille pour tuer l'ennemi et mourir pour une cause. Aujourd'hui, en gardant quelques différences, les morts ont le même sens. Depuis lors, la valeur de la vie n'a subit aucun changement. Alors, comme maintenant, la valeur de la vie était et est la libération et la souveraineté d'Euskadi, ainsi le comprenons-nous ceux qui nous ne nous sommes pas rendus et continuons à combattre. ETA est une réalité historique qui correspond aux nécessités du peuple basque pour se libérer de son oppresseur».

La gauche abertzale avait toujours mis en avant l'enseignement systématique de l'euskara, tandis que le PNV, après sa trahison lors de la réforme politique, et depuis sa prise de pouvoir dans la Communauté autonome basque, gérait le bilinguisme.

Après dix ans de bras de fer sur le terrain des contacts par le biais de tiers, ETA et le gouvernement espagnol s’assirent à la table de négociation d'Alger, entre janvier et mars 1989. Pour ETA, la négociation se situait dans le contexte de la stratégie de guerre prolongée d'usure. Face aux thèses insurrectionnistes de sa première époque, ils avaient compris, déjà depuis 1978, l’inviabilité de la victoire militaire, en adoptant celle qu’ils appelèrent « tactique de conquêtes irréversibles », par la création de corrélations de forces favorables pour la négociation.

Mais les Conversations d'Alger échouèrent et tout resta comme avant. En mars 1992, la direction d'ETA était arrêtée à Bidarte (Iparralde), ce qui produisit une nouvelle restructuration interne, en ligne avec d'autres de circonstances historiques similaires. Son activité diminua par rapport à d'autres époques, tandis que, depuis l'ensemble de la gauche abertzale et de la société basque on annonçait l'aboutissement d'une phase politique et l'ouverture d'un nouvelle, dans laquelle ETA, comme elle l’annonça dans plusieurs communiqués, était disposé à apporter son intervention, marquée par l'appui au projet de reconstruction nationale d'Euskal Herria.
La phase suivante fut caractérisée par diverses pressions. Pour le gouvernement espagnol l'élément civil devait rester à la marge pour pouvoir maintenir à l’intérieur de ses données sa version particulière du conflit, c'est-à-dire : État de droit contre terrorisme.

Après cette constatation, la stratégie d'ETA à partir de la rupture des Conversations d'Alger fut d’essayer de briser les deux principaux moules imposés à la marge du policier : l’international et le civil,  pour réellement présenter de cette manière l'origine du conflit : L'Espagne contre Euskal Herria.

Si en principe la passivité sociale après la défaite de la Guerre Civile mena ETA à se transformer en l’étincelle embrasant la forêt, les résultats obtenus firent croire que la phase insurrectionnelle était près. Mais la dernière phase, à partir de l’installation de l'Espagne en Europe, amena à modifier la stratégie d'ETA pour qu'une négociation politique reconnaisse la force des deux adversaires et, avec ambition, mette fin dignement à la période la plus proche.

Cependant, la « modernisation » de l'État espagnol porta les facteurs les plus rétrogrades que la classe dominante capitaliste exprime : intransigeance, uniformité et réaction. La dissidence basque fut le principal problème pour la « normalisation » et la « légitimisation », en même temps que sa guerre en suspens. De cette manière, l'Administration transmettait une image externe de force sans équivoque. D'une part en appliquant les codes de guerre à l’usage (exécutions extrajudiciaires, tortures, kidnappings, chantage, lois spéciales, intoxication, etc.) et d’une autre, et puisque le système politique le permettait, en délimitant parfaitement la révolte et la répression conséquentes. C'est-à-dire : guerre oui, mais camouflée.

Les années 90 connurent aussi le fort développement de la kale borroka (combat de rue), guérilla urbaine de basse intensité pratiqué par les jeunes abertzale anticapitalistes, qui ne tarda pas à être réprimé très durement par l’Etat espagnol dans sa lutte contre-révolutionnaire.

Aux élections de 1994, Herri Batasuna, (qui deviendrait Euskal Herritarrok puis Batasuna), obtint 11 sièges.

Les modifications que marqua ETA après sa restructuration interne, à partir de 1994, furent exposées par un niveau d'activité plus sélectif, centré sur des aspects névralgiques du système même. Ce changement tactique se produisit aussi à l'occasion de la faiblesse des appareils de l'État et de la nécessité de remuer la société basque après l’installation dans l'État espagnol des codes imposés par la « Réforme Politique ». Fruit de ces changements arrivèrent certaines actions d'envergure à Madrid (spécialement en juillet 1994 contre le lieutenant général Francisco Veguillas, numéro 3 du ministère de la Défense). De même, Gregorio Ordoñez, homme fort du PP en Hegoalde, mourut dans un attentat d'ETA à Donostia en janvier 1995, et José Maria Aznar, président du PP (Partido Popular), sortit indemne d’un autre attentat à Madrid le 19 avril 1995.

Le même mois, ETA publia l’Alternative Démocratique, proposition pour la résolution du conflit basque. Le texte actualisait et remplaçait l’alternative KAS en tant que liste de conditions minimales de reconnaissance d’Euskal Herria. La proposition faite au gouvernement espagnol peut se résumer à trois conditions : reconnaissance de la territorialité basque, reconnaisse du droit à décider qui revient au Pays Basque, et droit à l’autodétermination. L’acceptation de cette alternative apporterait la fin de l’activité militaire d’ETA.

Le gouvernement espagnol de Felipe Gonzales l’ignora complètement dans sa politique de non négociation avec les organisations armées, et tenta en plus d’en limiter la diffusion. Mais la vidéo fut diffusé sur tout le Pays Basque, et des milliers de personnes la virent dans des projections privées ou publiques.

Lors de la campagne des élections générales en 1996, Herri Batasuna tenta de diffuser la proposition d’ETA en utilisant ses espaces de publicité électoral, en ajoutant des images issues de la vidéo. Les télévisions refusèrent, et HB diffusa le mot « censuré » sur un écran noir.
Même si tous les membres de la Mahai Nazionala (Bureau national) n’avaient pas participé à la décision de diffuser cette vidéo, tous furent emprisonnés, sous prétexte d’intégration d’organisation armée.

Le PP fut vainqueur de ces élections, et l’organisation poursuivit avec les attentats et les kidnappings, certains d’entre eux très célèbres (la longue séquestration de l’entrepreneur Aldaya et l’assassinat du conseiller municipal PP Miguel Angel Blanco).

En 1998, de nombreux partis (PNV, Eusko Alkartasuna, Euskal Herritarrok, Zutik, Abertzaleen Batasuna (parti de la gauche abertzale d’Iparralde), Izquierda Unida, ANV…) et mouvement sociaux signèrent l’accord de Lizarra, qu’ils réitéreraient bientôt à Donibane-Garazi, prenant le nom de Lizarra-Garazi. Très vite, ETA déclara le cessez-le-feu après être parvenu à un accord avec le PNV et EA. Aux élections de 1999, EH obtint 14 sièges.

A cette période, le gouvernement d’Aznar transféra dans la péninsule ibérique les prisonniers basques emprisonnés dans les Canaries et les Baléares et dialogua avec ETA. Une entrevue se fit en Suisse, mais échoua. De plus, le militant Joselu Geresta Ttotto apparut mort à Errenteria sans explication. Le médecin affirma qu’il n’y avait aucun indice de suicide. Son cas fut archivé.
En 1997, le militant d’ETA Josu Zabala Basajaun avait été retrouvé tué d’une balle dans la tête, victime d’un interrogatoire extrajudiciaire et exécuté, et là aussi on avait essayé de faire croire à un suicide.

L’organisation, accusant le PNV et EA de ne pas respecter les accords signés, et le manque total de volonté de résoudre le conflit de la part des Etats, décréta la fin du cessez-le-feu à la fin de l’année 1999. Les actions armées reprirent en janvier 2000, avec une campagne dure : en 14 mois elle fit 45 morts.

Dans une optique de construction nationale, la gauche abertzale se refonda en Batasuna, parti présent dans les sept provinces.

Le groupe Aralar mené par Patxi Zabaleta la quitta alors, pour devenir un parti, disant représenter la gauche abertzale non-violente, opposée à violence d’ETA comme à celle de l’Etat espagnol.

A cette époque, la justice espagnole ferma le journal Egin (qui donnerait naissance à Gara) et la radio Egin Irratia. Puis vint le tour du journal Ardi Beltza.

En février 2003, elle ferma Euskaldunon Egunkaria, seul journal entièrement rédigé en basque, et incarcéra dix travailleurs, pour une soi-disante liaison avec ETA. La société basque en majorité vit d’un très mauvais œil cela : protestations, collectes d’argent, manifestations…furent organisées et Berria fut vite créé.

Batasuna et plusieurs organisations de la gauche abertzale (Segi, Askatasuna…) furent illégalisées, sous différents prétextes, dont une liaison organique avec ETA qui ne fut prouvée dans aucun tribunal.
En 2003, Batasuna ne put participer aux élections municipales, ce qui mena à des situations paradoxales, d’innombrables votes nuls dans beaucoup de communes, avec l’obtention de la majorité parfois (Oiartzun, Hernani, etc.)

En 2004, après quelques conversations qu’eut Josep Lluis Carod-Rovira, président de l’ERC avec ETA, celle-ci décida de cesser sa campagne armée en Catalogne. En tout cas, Rovira dit qu’il n’avait pas demandé cela lors de la conversation, ou du moins, une trêve pour toute l’Espagne. En 2005, l’organisation annonça qu’elle ne commettrait pas d’attentat contre les personnalités politiques. Cependant que la police arrêtait plus d’ETAkide que jamais.

Après 3 années sans mort, même si les actions armées étaient nombreuses (contre l’administration espagnole et les intérêts touristiques, les patrons ne s’exonérant pas de l’impôt révolutionnaire, etc.), ETA, annonça à partir du 24 mars 2006 une trêve illimitée, « avec la volonté d’encourager le processus démocratique qu’il faut mener en Euskal Herria. »

Le premier ministre Jose Zapatero annonça que les négociations avec le Gouvernement espagnol se feraient durant l’été 2006. Neuf mois plus tard, alors que la négociation n’avançait pas, la kale borroka se posa comme moyen de pression considérable durant les derniers jours, et enfin, le 30 décembre 2006, la bombe placée par ETA à l’aéroport Barajas de Madrid fit deux morts et d’énormes dégâts matériels. Le 9 janvier 2007, dans un communiqué au journal Gara, ETA annonça qu’elle avait l’intention de maintenir la trêve, en dénonçant, n’ayant pas eu l’intention de faire de mort, l’incapacité de la police, après l’avoir avertie de trois appels une heure auparavant, à évacuer le parking de l’aéroport.
La sombre intention que pouvait cacher cette « incapacité » est facilement imaginable.

Les négociations se poursuivirent.

Finalement, après une année et 3 mois, ETA déclara la fin du cessez-le-feu le 6 juin 2007, « car il n’y a pas de conditions minimales pour mener un processus de négociation».

La gauche abertzale a toujours été dans une logique de non-condamnation de l’action de militants ayant choisi une autre forme de lutte. Différents courants ont toujours coexistés dans l’unité populaire, ceux critiques ou opposés à la stratégie d’ETA existent en son sein, et cela était et est tout à fait accepté.  

Aralar, en la quittant dans une grande mesure sur la frustration d’un homme, Patxi Zabaleta, choisit de l’affaiblir et de jouer le jeu du système, qui consiste à se parer d’un masque démocratique. « Vous voyez, les partis condamnant le terrorisme sont acceptés.» Le parti à bénéficié d’emblée de la bienveillance de l’Etat.

Aralar, parti social-démocrate qui se borne surtout à une critique de Batasuna, ne manquant pas de ne condamner la répression que du bout des lèvres et de s’en réjouir à l’occasion.

En mars 2009, la gauche abertzale «traditionnelle» n’a pu se présenter pour la première fois aux élections du Parlement de la CAV, une institution dont elle ne se fait guère d’illusion, mais où sa présence est importante d’un point de vue tactique. Par une alliance certainement pas «contre-nature», et grâce à l’absence de la gauche abertzale, le PP et le PSOE, les deux faces de la même pièce fasciste, ont pris le pouvoir.
Aralar, profitant de l’illégalisation, a gagné un nombre de voix conséquent.

La gauche abertzale avait appelé à voter nul, et obtenu 100 000 bulletins.

Elle continue toujours à montrer sa force et sa vivacité.


Trois membres d'ETA au Gudari Eguna 2006 à Aritxulegi

Le long de son histoire, ETA a exercé toute sorte d'actions militaires, en suppléant dans beaucoup d'occasions avec imagination  au manque de ressources. Si l'action la plus transcendantale a été la mort du président du Gouvernement espagnol, Luis Carrero Blanco (juste un mois après le kidnapping de l'ambassadeur espagnol dans la CEE, Alberto Ullastres) d’autres types d'opération furent aussi spectaculaires. La mise en place d'artefacts au moyen de plongeurs, l'attaque du siège central du Ministère de la Défense, l'incursion au centre de coordination téléphonique de l'État espagnol ou l'utilisation de boutes-feu pour harceler tant des membres des forces de sécurité espagnoles que des hauts fonctionnaires de l'armée ont été certaines des activités les plus significatives de l'organisation armée basque.

L'activité d'ETA fut, avec la réponse populaire intense et permanente, la cause de la paralysie des chantiers de la centrale nucléaire de Lemoiz, ainsi que dans les années soixante-dix, de la solution aux conflits de travail enkystés par l'intransigeance patronale. Comme des transferts octroyés par le Gouvernement espagnol aux autonomies de Gasteiz et d'Iruñea, malgré la difficulté qui résulte pour ses protagonistes d’admettre cette thèse.

Durant les années de son existence l'organisation armée basque a agi préférentiellement et en accord avec ses objectifs politiques dans le sud d'Euskal Herria. Mais elle l'a aussi fait dans toutes les régions et nationalités péninsulaires de l'État espagnol. De même, ETA a agi à certaines époques contre des intérêts espagnols en Allemagne, en Italie et Hollande, et dans d'autres plus éloignées, en Argentine, où elle attaqua la maison de l’attaché militaire d’alors de l'ambassade hispanique, Jaime Milans du Bosch.

Entre dix et quinze mille basques ont milité de manière plus ou moins intense dans ETA. Les vingt généraux de l'Armée espagnole ont quasiment tous été tués par l'organisation armée durant les vingt dernières années, c’est le plus grand nombre de pertes de ce niveau produites dans toute l'histoire de l'État espagnol, y compris les guerres de libération américaines.

Le gouvernement espagnol a maintes fois répétés sa volonté de ne pas négocier avec les «terroristes», et à vaincre ETA, « plus affaiblie que jamais » par la voie policière, comme il l’affirme depuis des décennies, tandis que la répression se fait toujours plus étendue, violente, et que la guerre sale contre les peuples a toujours son pendant en Euskal Herria.

Mais le fait est qu’ETA n’est que le «bataillon de choc» d’une lutte de libération pour l’indépendance et le socialisme appuyée sur des milliers d’hommes et de femmes.



Documents d'ETA à la section Euskal herria

Publié dans Euskal Herria

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