Corse: En finir demain avec la lutte armée?

Publié le par FPL

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En finir demain avec la violence?


Deuxième tour de l'élection à Ajaccio. Deux camps sont à la fête. Depuis la permanence de Gilles Simeoni, une centaine de militants s'arrête devant le local de Corsica Libera. Des appels sont lancés pour défiler en commun. Devant la préfecture, 300 personnes se retrouvent sous les bandere. Et vibreront ensemble. Avec dignité : Dio vi salve Regina. Puis avec fougue : A populu fattu bisogna marchjà. Jusqu'à ce que des manifestants isolés scandent : « FLN ! ». Chacun regagne ses pénates.


« Un aggiornamento et un signal fort de l'État »


La clandestinité a séparé une fois de plus la famille nationaliste. Laissant sur chaque rive les modérés et les partisans de Corsica Libera. Deux routes différentes. Même si pour la plupart des vieux de la vieille, le cheminement fut le même depuis 1976, date où la violence est véritablement entrée sur le terrain politique. Plus de trente ans après, le nombre d'attentats et tentatives n'a jamais été aussi faible. Seulement 49 en 2009. Contre 336 l'année d'Aléria. Pour des soldats de la première heure, pas de constat d'échec. « Les clandestins ont défendu une vision de la Corse et continuent de le faire », note Pierre Poggioli qui fut l'un des fondateurs du FLNC. « Il y a toujours la place pour la légitimation ou l'auto-légitimation de la violence politique », poursuit celui qui était symboliquement 51e sur la liste territoriale du mouvement nationaliste.


Pour demain, certains évoquent même un arrêt pur et simple de la clandestinité. Comme un 28 juillet 2005 irlandais version insulaire, à l'image de cette journée où l'IRA s'était prononcée après 35 ans d'exactions en faveur de la paix en déposant les armes. Et pour le « Front » ? « Cette question est en débat et il faut un aggiornamento, mais cela ne sera possible qu'avec un signal politique fort », poursuit Pierrot Poggioli.


En attendant, l'heure n'est pas au mea culpa. « La lutte armée était un maillon indispensable dans la revendication identitaire », confie Patricia*, 50 ans, engagée de 1981 à 1987. « Elle n'aurait pas dû en être le fer de lance, mais à présent maintenir un ou dix FLNC suspendus comme des épées de Damoclès ne sert plus aucune cause », insiste-t-elle, tout en pointant l'idée d'un « combat anachronique. » Les jeunes ? « Aujourd'hui, s'engager dans cette voie comporte plus de risques qu'il y a dix ou vingt ans avec l'arsenal répressif des lois Sarkozy », commente Francescu*, qui exerce certaines responsabilités. « La violence politique occupait une place prépondérante, elle s'est considérablement réduite, mais elle n'est pas morte », concède-t-il.


Choisir cette double vie ? Tout sauf anodin : « Je dis aux jeunes qui veulent s'engager de bien mesurer les risques. » Car la mouvance clandestine compte toujours envers et contre tout jouer son rôle de garde-fous. « Des gens n'ont toujours pas renoncé à s'emparer de notre potentiel pour en faire de la spéculation », maintient le militant. Assurant que le « Front » fait partie d'un « ensemble qui constitue le rempart, même si la clandestinité ne peut plus avoir la même place. »


Solidarité, valeur refuge


L'organisation est aujourd'hui répartie en trois branches : le FLNC unifié, celui dit de 1976 et celui du 22-Octobre. Le premier est le plus actif. Une équation simple... Mais le passé a montré que les dissidences peuvent aussi se multiplier. Un risque « possible », mais « temporaire ».

« L'Irlande a connu ces dérives, mais tout est rentré dans l'ordre par la suite », philosophe Francescu. Reste un dénominateur commun : « La solidarité avec les patriotes et les prisonniers politiques », soutient Felice*, 56 ans. La sortie de crise ? « Elle peut advenir si Paris reconnaît notre langue, notre terre, notre peuple : le problème n'est pas la clandestinité. Mais les agressions que les Corses subissent qui la rendent légitime : c'est un acte de résistance », soutient-il. Au-delà du mythe, bon ou mauvais, de ces quatre lettres, le FLNC réfléchit sur lui-même. « La clandestinité fait moins peur, à part à certains nationalistes », ironise-t-il. Rêvant d'un grand soir politique décomplexé. Sans « autoflagellation. » Pour accéder aux responsabilités. À visage découvert.


paul ortoli

* NDLR : le nom a été changé.

Source Corse matin (29/03/10)


L'heure est peut-être venue de faire un adieu aux armes


Il y a un temps pour tout. Un temps pour jeter les pierres et un temps pour les ramasser. Avec près de 36 % des suffrages, le nationaliste corse a conquis un terrain considérable, dans les urnes, mais aussi dans la société insulaire qui a exprimé le besoin d'une bouffée d'oxygène, de changer d'air. Et d'ère. Ces territoriales marquent un tournant décisif qui ne tient pas à la seule progression spectaculaire du mouvement national. Il trouve ses racines dans l'évolution même du combat nationaliste qui, pour la première fois, a fondu son idéologie dans le creuset du pragmatisme.

Ce ne sont pas les dures réalités quotidiennes des Corses qui font de l'idéal nationaliste une planche de salut, mais les mesures concrètes, pragmatiques, chiffrées qui construisent l'idéal. Qu'on les partage ou pas, d'ailleurs. Le vote nationaliste ne puise pas à la source de la revendication symbolique mais dans les programmes.

Et dans ce contexte nouveau, la lutte armée paraît désormais en complet décalage.


L'exemple de la spéculation foncière


Le dernier attentat spectaculaire qui a détruit le camping de la Rondinara avec une signature en forme de slogan, Speculatori fora, est emblématique du message clandestin, devenu pratiquement exclusif, sur la spéculation foncière et immobilière. Or, sous l'impulsion des forces nationalistes publiques, le sujet a été pris à bras-le-corps par tous les partis, y compris au plus haut sommet de l'état avec l'annonce de la création d'un établissement foncier national destiné à instaurer de nombreux garde-fous. Il n'est même plus exclu que l'organisme public ait, en définitive, un label régional.

Comment occulter le rôle prépondérant joué par les associations de protection de l'environnement : il suffit d'aller au greffe du tribunal administratif de Bastia pour recenser le nombre de recours contre des permis de construire et dresser l'inventaire des victoires remportées par ces sentinelles vertes. Et il y a enfin les gros coups médiatiques : l'intrusion, fut-elle illégale, dans la propriété de Christian Clavier fera toujours plus de bruit qu'un triple attentat à Bonifacio.


Un contre-pouvoir à visage découvert


On ne va pas refaire ici une comptabilité cynique de la violence politique armée depuis le premier mort en avril 1991 d'un touriste à Campo dell'Oro, rappeler les quelque dix mille attentats en trente ans, les dix policiers et gendarmes tués, le préfet assassiné, la guerre sanglante entre nationalistes qui a plongé dans le deuil une vingtaine de familles.

On ne va pas non plus s'étendre sur les dommages collatéraux, les centaines d'attentats pour couvrir une violence privée, les extorsions de fonds camouflées en actions militaires, les liaisons dangereuses avec le grand banditisme, ces deux Tunisiens abattus sous prétexte de trafic de haschisch. Il est possible de s'adosser à la douleur et aux sacrifices du passé pour écrire un nouveau chapitre de l'histoire de la Corse. Le contre-pouvoir nationaliste n'aura jamais été aussi puissant au coeur de la démocratie territoriale. Il a patiemment infusé à travers les associations, le combat syndical, les mutuelles, les organisations consulaires, etc. Aujourd'hui, il est devenu politique, à visage découvert, rendant désormais le pouvoir à portée de main.


L'état ne peut plus être sourd


Les plus belles réussites du nationalisme ont été obtenues sur le terrain public. Même les nationalistes qui refusent de se désolidariser de la clandestinité ne doivent pas analyser leur percée comme un encouragement à soutenir la violence. Ce sont d'abord les mesures qu'ils proposent pour sortir la Corse de l'ornière qui ont rencontré un écho favorable dans les isoloirs.


Le résultat du dimanche 21 mars, c'est un avertissement sans frais à ceux qui se sont longtemps complu dans ce comportement ambigu qui consiste à vouloir s'affranchir de la tutelle parisienne tout en profitant à fond de ses bienfaits matériels. C'est encore un message adressé aux clandestins : on adhère de plus en plus à la vision de la Corse portée par les nationalistes, celle qui ressort des urnes, plus fécondes que le maquis. C'est enfin un message adressé à l'état pour l'inciter au dialogue, accélérer le rapprochement des détenus, prendre l'initiative de l'apaisement.

Le 2 février dernier à Ajaccio, Nicolas Sarkozy déclarait : « Si la France a négligé la Corse dans le passé, si elle ne l'a pas toujours respectée, elle a eu tort, et nous devons en convenir une fois pour toutes ». C'est un pas.

Le temps de la surdité de l'état semble révolu, et celui de faire un adieu aux armes est peut-être venu. La Corse ne peut se développer durablement que dans la paix. Tout le monde est d'accord là-dessus. Alors, ça vaut le coup d'essayer...


Jean-marc Raffaelli

Source

Corse matin (29/03/10)

 

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