Corse: l’Île des fous

Publié le par FPL

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Assassinats : l’Île des fous


Chez nous, sur fond de silence, de peur, d’impuissance et d’indifférence, assassiner son prochain est redevenu  un mode usuel de régulation des conflits.


Depuis les années 1980, au moins 200 habitants de l’île ont été les victimes d’assassinats perpétrés par des groupes armés. Les uns l’ont été dans le cadre d’affrontements sans merci ayant opposé des factions nationalistes. Les autres ont été les victimes de différends mettant aux prises des  bandes a priori liées au grand banditisme. Certains ont fait les frais de représailles ou de méprises collatérales, ou tout simplement de l’envie d’éliminer un prochain jugé gênant. Le dernier en date de tous ces assassinats a été celui d'Antoine Nivaggioni. Dans quelle catégorie classer ce nouveau crime ? Il revient aux enquêteurs et à la justice de le préciser et d’étayer par des preuves irréfutables leurs conclusions.


Paris reste de marbre


Confronté à cette situation qui fait souvent assimiler la Corse au Sud de l’Italie, l’homme de la rue constate et se tait, même s’il ressent du dégoût, de l’angoisse ou de la peur. En revanche, le café du commerce et certains médias locaux s’en donnent à cœur joie. Ils claironnent des mobiles de meurtres passés, présents ou futurs. Ils prédisent que tel ou tel crime ne sera pas le dernier. Ils lâchent même  les noms de cibles potentielles ou de commanditaires présumés. Quant à l’autorité publique, elle compte les coups ou gesticule comme le fait la JIRS de Marseille (Juridiction interrégionale spécialisée), mais apparaît incapable de faire cesser le massacre. Il semble même qu’elle soit touchée par le fatalisme. En effet, commentant les circonstances de l’assassinat d’Antoine Nivaggioni, un représentant de l’Etat a déclaré : « Il s'agit d'un schéma classique du mode opératoire pour les règlements de comptes ». Il convient d’ajouter que les 30 ans insulaires de plomb et de sang n’émeuvent guère le reste de la France et le pouvoir central. L’opinion publique continentale a d’autres chats à fouetter. De plus, elle considère que se venger et s’entretuer sont des traits de l’identité corse. Les  grands médias nationaux s’en tiennent la plupart du temps à relayer les informations distillées par certains avocats, magistrats ou policiers. Il advient aussi que faisant fi de toute déontologie, des journalistes se laissent aller à évoquer des « sources sûres » qui ne sont en réalité que des émetteurs de « poussettes ». Quant à l’Etat, il  est aux abonnés absents. A l’Elysée, Place Beauvau ou Place Vendôme, le sang qui coule dans les rues d’Ajaccio ou de Bastia n’est pas considéré comme un problème à traiter prioritairement. Le seul homicide qui ait provoqué une véritable réaction a été celui du préfet Claude Erignac. Que l’on meure de mort violente en Corse, laisse Paris de marbre.


Mode usuel de règlement des conflits


Il faut également  souligner que  chez nous, sur fond de silence, de peur, d’impuissance et d’indifférence, assassiner son prochain est redevenu un mode usuel de régulation des conflits. Certains y verront la continuité d’une tradition multiséculaire marquée par le « crime d’honneur » et la vendetta. Ils n’ont pas totalement tort. Même si l’on ne tue plus pour sauvegarder la réputation de sa famille et si la vendetta relève du passé, l’inconscient collectif insulaire reste hanté par ces sinistres pratiques ; et le passage à l’acte homicide, quelle  qu’en soit la motivation, est sans doute facilité par ces «fonds d’écran traditionnels » qui habitent chacun d’entre nous. Mais il est d’autres explications qui ne doivent rien à la tradition et n’ont aucune dimension honorable (si tant est qu’ôter la vie à son prochain puisse être honorable). D’abord, la montée en puissance du crime organisé favorise la multiplication des assassinats. Ensuite, il est évident qu’un Etat qui se lave les mains laisse le champ libre aux « outlaws » (Hors la loi) et au pouvoir des armes. La Corse a d’ailleurs déjà connu un épisode de ce type. Au début du siècle dernier, un Etat démissionnaire avait permis le règne de très sanguinaires «rois du maquis ». Il est également indiscutable que, chez nous, la difficulté de réussir par le mérite et le travail, les besoins inassouvis de vie facile et de paraître social déterminés par la société de consommation, les inégalités sociales de plus en plus criantes, ainsi que l’absence de développement économique et la petitesse du réservoir de richesses, constituent un contexte favorable à l’acte homicide relevant du crime organisé ou de l’appât du gain. En effet, une fois opéré le choix de « faire carrière » dans le grand banditisme, il s’avère fréquemment nécessaire de tuer pour s’emparer de la meilleure part d’un gâteau somme toute minuscule.


Une société malade


Chacune et chacun d’entre nous a tout à craindre de la situation actuelle et des évolutions qu’elle laisse présager. 200 homicides en 30 ans, au sein d’une micro société comme la nôtre, cela laisse des blessures à vif. Le vivre ensemble ne peut qu’en être affecté.  L’Ile de Beauté pourrait bien devenir l’île des fous. Il est plus que temps que les uns et les autres, et en premier lieu la classe politique, nous nous interrogions et cherchions tous ensemble des solutions. La porte de sortie n’est ni dans le déni, ni dans la condamnation de circonstance, ni dans l’énoncé incantatoire de principes moralistes. Elle s’annonce longue à trouver et suppose d’être disposé à administrer des remèdes de cheval à un corps social très malade.


Pierre Corsi  pour le journal de la Corse


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