Iparretarrak: récit de 40 années de luttes

Publié le par FPL

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Al'occasion de la sortie du livre d'Eneko Bidegain aux Editions Gatuzain «Iparretarrak, histoire d'une organisation politique armée», en langue française et déjà publié en euskara, nous avons interrogé deux protagonistes de cette page d'histoire du Pays Basque qui commença en 1973 et s'achèvera en 2000. Deux citoyens du Pays Basque nord qui furent militants d'Iparretarrak : Betti Bidart et Xabier Manterola qui ont connu cette organisation de l'intérieur nous livrent leurs analyses. Même si leur combat fut rude, et qu'ils estiment qu'une organisation armée n'est plus à l'ordre du jour, ils ne regrettent en rien leur engagement. Ils soulignent qu'Iparretarrak, avant d'être un groupe armé fut une pépinière. Et incarna un esprit de résistance, face à la mort programmée et au dépeuplement du Pays Basque Nord. Spéculation immobilière, politique du «tout-tourisme» furent les cibles privilégiées d'IK, qui se définissait avant tout comme une organisation politique luttant pour la reconnaissance du Pays Basque. Bon nombre de responsables actuels de divers secteurs de la société du Pays Basque Nord, selon eux, sont passés par ce qu'ils nomment la «pépinière» IK. Car pour Betti Bidart et Xabier Manterola, au-delà de la lutte armée qu'elle a menée, Iparretarrak a développé la conscience d`être basque. Elle se battait sur tous les fronts et a influencé la société. Le livre d'Eneko Bidegain commence par la phrase prononcée par Filipe Bidart à sa sortie de la centrale de Clairveaux le 14 février 2007, après avoir purgé une peine de 19 ans. Précédée d'une période dans la clandestinité qui dura sept ans : «Aujourd'hui mon bonheur n'est pas complet» lancera-t-il en euskara aux caméras et micros qui se tendaient fiévreusement. Filipe Bidart faisait allusion aux raisons toujours présentes, selon lui, qui engendrèrent la création d'IK en 1973. Par ailleurs, parallèlement à la sortie du livre d'E.Bidegain aura lieu au 3, rue des Lisses à la place Saint-André de Bayonne, une exposition de photos du mardi 6 avril au vendredi 16 avril. Exposition co-produite par Daniel Velez, Gatuzain et Ekaitza.

Le livre souligne à maintes reprises qu'Iparretarrak n'était pas une avant-garde, mais plutôt un catalyseur des luttes qui se développaient en Pays Basque Nord. Qu'en pensez-vous ?

Effectivement, Iparretarrak était composée de militants déjà engagés dans d'autres luttes, qu'elles soient politiques, culturelles économiques ou sociales. Ce n'est pas IK qui impulsait ces luttes. En fait nous étions engagés dans des combats et cela n'avançait pas. D'où la nécessité pour nous, de développer d'autres types de luttes. Il faut aussi savoir qu'à l'intérieur d'Iparretarak, beaucoup de militants n'ont jamais pratiqué la lutte violente. Militant d'IK, ce n'était pas «la cagoule et le pétard» uniquement. Le leitmotiv d'Iparretarrak était la complémentarité des luttes. Nous nous sommes toujours définis comme une organisation politique, un contre-pouvoir. Il n'y avait pas de chef, mais une coordination qui fixait les buts à atteindre. La lutte armée était un appui.

Socialement, est-ce que les militants d'IK étaient représentatifs de la population du Pays Basque Nord ? Quelle a été l'ampleur réelle de ce mouvement ?

L'organisation rayonnait sur l'ensemble d'Iparralde qui était divisée en secteurs géographiques bien définis. Il y a des choses qui ne peuvent pas se dire. Mais aujourd'hui beaucoup de personnes qui ont des postes de responsabilité, dans divers secteurs ont participé à IK qui a été de fait, une pépinière. L'organisation a influencé également le mouvement coopératif. Les militants étaient vraiment immergés dans la réalité du pays.

Ils avaient des relations avec des personnes qui étaient loin des abertzale de gauche, et totalement différents d'eux, mais qui aidaient. On peut mesurer l'ampleur du mouvement, au dynamisme qu'avait la structure pour les clandestins qui était animée par des gens du peuple.

Filipe Bidart est resté sept ans en clandestinité. Comme vous pouvez l'imaginer aisément, cela fait un nombre de personnes qui dans l'ombre ont considérablement aidé IK. «Lors de mon procès aux assises de Poitiers pour un braquage de banque à St-Paul des-Dax, le maire d'Hendaye de l'époque Raphaël Lassallette (PS) était venu m'apporter son soutien comme témoin de moralité. Contre l'avis de son parti, je présume, et bien qu'il ne soit pas d'accord avec les méthodes employées» précise Xabier Manterola

L'organisation avait une connotation sociale forte. Quelles étaient les principales revendications d'Iparretarrak ?

«Herriak Bizi Behar du» (Le peuple doit vivre) était notre plus beau slogan. Nos principales revendications étaient une institution spécifique, un statut d'autonomie, l'officialisation de l'euskara et l'amnistie des preso. Des revendications toujours d'actualité comme vous pouvez le constater ! 20 ans plus tard c'est la même chose. Aujourd'hui encore des personnes craignent le statut d'autonomie, car trop connoté «IK», jugé d'ailleurs ringard à l'époque ! Par ailleurs, lors de l'élaboration des contrats de pays, les militants réfléchissaient et impulsaient leurs options. L'implication des femmes au sein de l'organisation était aussi très importante.

Un chapitre du livre est intitulé «La rupture avec les grands frères» faisant état des divergences entre ETA et Iparretarrak. Qu'en était-il ?

La rupture intervient quand Iparretarrak prend de l'ampleur. Deux stratégies s'affrontent : le «front unique» prôné par ETA auquel nous rétorquions «front uni.» Mais ETA n'était pas d'accord. Au départ, en 1973 les relations sont fluides entre les deux organisations et les militants. Iparralde est une base tranquille pour ETA, la pression policière n'a rien à voir avec celle d'aujourd'hui. Et les réfugiés d'ETA ont beaucoup d'aura. Les premiers morts d'IK, Ramuntxo Arruiz et Txomin Olhagaray le 29 juin 1979, marquent un tournant, ainsi que la décision pour certains de rentrer dans la clandestinité. Nous avions une relation journalière avec ETA. Tant qu'eux donnaient leurs points de vue et contrôlaient, cela allait. Le jour où nous avons dit que la lutte du Nord ne devait pas être soumise aux intérêts du Sud, la rupture fut consommée. ETA ne voyait pas d'un bon oeil que notre mouvement se développe. Ils nous disaient : «nous allons gagner dans deux ans.» C'était d'abord au Sud, et après au Nord. Mais à force d'attendre, nous nous rendions compte qu'il n'y avait plus rien au Nord. Il fallait que les gens d'ici se prennent en charge. Il y eut une pression très forte. Des personnes à qui nous demandions de l'aide nous rétorquaient : «je suis d'accord avec vous, mais...». Dans l'hebdomadaire Enbata, Jakes Abeberri et Jean-Louis Davant étaient les porte-parole d'ETA et écrivaient des tribunes entières dénigrant Iparretarrak. Aujourd'hui J.L Davant reconnaît qu'il s'est trompé. Il déclare dans le livre qu'il pensait qu'ETA avait raison, mais ensuite, il a pris conscience qu'IK avait raison et qu'Iparralde devait avoir son autonomie.

A la page 217 de l'ouvrage d'Eneko Bidegain, il est fait mention d'un projet d'enlèvement en 1987 de Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la jeunesse et des sports. «L'objectif était de la retenir pendant quelques jours, d'en obtenir quelques déclarations et de la relâcher» indique l'auteur. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous n'en savons rien. Chaque zone était autonome. Et de toute façon, il ne faut pas s'arrêter sur une action particulièrement.

C'est-à-dire ?

Il y a eu des débats très forts au sein d'Iparretarrak. Sur les méthodes à utiliser : actions physiques, «jambisation». Nous avions toujours dit que nous ne souhaitions pas attenter à la vie d'autrui. De fait, les morts engendrées par le combat d'IK ont été fortuites. Mais il y a eu à un moment un débat sur la possibilité d'attenter ou non à la vie de personnes. Ce que nous n'avons jamais fait. Est-ce que vraiment nous étions capables d'assumer les conséquences politiques ? Est-ce que cela va porter tort ? C'étaient, entre autre les questions que nous nous posions et la réponse sera non. Au niveau de la structuration, nous étions arrivés à un niveau de maturation. La plupart du temps, l es explosifs étaient artisanaux, ce qui impliquait une préparation et une formation. Les années les plus importantes d'Iparretarrak se situent entre 1977 et 1990. Et la période où plusieurs militants sont rentrés dans la clandestinité fut la plus forte.

Le livre fait état de conversations avec le cabinet de Pierre Joxe en 1991, alors ministre de l'intérieur ? Qu'en savez-vous ?

Il y a peut-être eu une opportunité de trêve que nous avons manquée. Nous avons eu des discussions, l'organisation aurait dû se servir de la trêve comme d'une arme, qui aurait pu servir à mener des négociations. Car il n'y a pas eu de négociations. Il y a eu des contacts entre des membres de l'organisation et des membres du gouvernement français. Nos revendications n'ont jamais été acceptées. C'était un jeu de la part du gouvernement français.

Concernant l'affaire de la disparition de Popo Larre, quelles recherches a entreprises Iparretarrak ?

Nous avons été partout, aux Etats-Unis, en Angleterre. Dès que l'on entendait parler de quelque chose, nous étions mobilisés. En 1992, lors du procès de la fusillade de Léon, les parents Dumont ont été appelés à témoigner. Puis il y a eu le prélèvement de l'os dans la tombe de leur fils, qu'eux n'avaient pas identifié. Le prélèvement s'est avéré négatif, mais l'os prélevé ne permettait pas une bonne analyse. C'est une affaire où IK a mis tous les moyens, afin d'éclaircir les circonstances de cette disparition. Pour nous c'est évident que ce sont les gendarmes qui l'ont fait disparaître. Aujourd'hui, le cas de Jon Anza est similaire.

Etes-vous satisfaits de la manière dont s'est terminée l'histoire d'Iparretarrak. Iparretarrak s'est-elle dissoute ? N'est-ce pas une fin qui vous laisse sur votre faim ?

Il n'y a pas eu de fin. Nous n'avons pas gagné et nous n'avons pas perdu. Les raisons pour lesquelles Iparretarrak est née perdurent. IK était un outil. Actuellement toutes les mesures policières mises en place ont beaucoup évolué, ainsi que le contexte international qui est différent de celui des années 70. Une organisation armée n'est plus à l'ordre du jour. Reste à définir quels sont les outils adéquats pour organiser la lutte. Nous n'avons pas fait de communiqué de dissolution, car les structures d'IK impliquaient que c'était la coordination qui décidait. Et cette coordination ne s'est jamais mise d'accord pour savoir qui devait parler. C'était notre fonctionnement. Nous avons fait un communiqué lors des accords de Lizarra Garazi. Et nous avons publié le dernier Ildo (journal d'IK) à l'automne 2000. Cela sera notre dernière publication.

Dans vos vies d'hommes quel bilan personnel, négatif et positif, tirez-vous de votre engagement ?

Cela nous a apporté le sens des valeurs. De savoir ce qui est important ou pas dans la vie. S'il fallait le refaire, nous le referions, mais différemment. Il y a eu des moments très durs pour les familles, des pressions au niveau du travail, mais nous ne regrettons rien. Nous avons su évoluer et nous pensons que le parcours d'Iparretarrak a aidé à la conscientisation et à la reconnaissance du pays. C'était pour cela que nous nous battions. Pour la reconnaissance de notre pays et pour prouver que nous étions euskaldun.

Béatrice MOLLE ( Le Jpb)

Publié dans Euskal Herria

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