Lettre des membres de Batasuna incarcérés

Publié le par CSPB paris



Les quotidiens GARA et BERRIA ont publié le 8 novembre une lettre des cinq dirigeants de Batasuna incarcérés le 16 octobre dernier.

Suite à l'interpellation de dix personnes le 13 octobre, Arnaldo Otegi, Rafa Diez, Sonia Jacinto, Miren Zabaletta et Arkaitz Rodriguez ont été incarcérés le 16. Le lendemain, 17 octobre une foule imposante protestait contre cette opération dans les rues de Donostia.               

Voici la traduction en français de la lettre de ces cinq militants.

UN INSTANTANE  ET  UNE  ANNONCE 

C’est une grande joie que nous avons eue en apprenant à quel point était imposante la manifestation qui a eu lieu dans les rues de Donostia, en guise de réponse quand ils nous ont arrêtés et incarcérés. Cela a renforcé et dynamisé nos réflexions et nos convictions ; et donc, merci aux dizaines de milliers de personnes qui ont alors répondu à ce comportement répressif de l’Etat avec le mot d’ordre suivant : « Pour la liberté ! Tous les droits pour tous ! ».

 

Nous avons éprouvé de la joie en voyant quelle énorme réponse parfaitement organisée  a été faite à cette énième tentative d’écrasement des secteurs politiques indépendantistes. L’appel lancé par la majorité syndicale, avec à sa tête ELA et LAB, a été exemplaire, et de nouveau est apparue évidente une réalité sociale et politique depuis longtemps presque oubliée mais malgré tout recherchée et ardemment souhaitée dans notre pays par une majorité sociologique patriote et progressiste. 

Dans nombre d’opérations politico-judiciaires, menées dans le cadre d’une persécution politique, les arrestations, perquisitions, mises au secret et autres pratiques ont abouti à une inculpation et à une incarcération. Ils sont en train de se livrer à ce génocide politique, en organisant de temps en temps de telles manœuvres, tout à fait injustes et arbitraires. D’abord, ils font le choix d’un objectif politique, et c’est ensuite qu’ils obtiennent/fabriquent les arguments pour l’inculpation. Le déroulement de ces démarches a pour effet de pétrifier la société basque ; en fait, ces inculpations, étrangères à la réalité, n’ont qu’un but : reprendre la situation en main, pour pouvoir être en conformité avec la stratégie de l’Etat lors de l’entrée dans la phase actuelle du processus politique. 

Maintenant, enfin, la société basque a répondu d’une manière massive, d’une manière propre à susciter l’espoir, parce que c’est une interprétation tout à fait appropriée qui a été faite des desseins réels qui sont derrière la répression à laquelle se livre l’Etat. C’est là ce qu’il y a de plus important dans la situation d’aujourd’hui, si on l’examine sans se laisser influencer par les leçons du passé. 

La société basque s’est réveillée en s’extrayant de la léthargie due à certaines inerties, erreurs et imprécisions – et aucun de nous ne devrait nier la responsabilité qui a été la sienne dans ces erreurs - . Elle a très bien montré sa capacité et son aptitude à faire face aux attitudes arrogantes, bénéficiant de l’impunité politique, des pouvoirs de l’Etat dans leurs rapports avec Euskal Herria. Et toute cette dénonciation, toute cette force et tout cet espoir qui se sont montrés dans les rues de Donostia ne peuvent pas fondre, ne doivent pas fondre ; cela ne peut pas être une fleur sans lendemain, cela ne doit pas l’être. Au contraire, vu comme est persécuté un secteur de la société basque ; vu comme ils veulent criminaliser l’un après l’autre d’autres secteurs politiques, syndicaux et sociaux ; vu les innombrables fois où sont bafoués les droits civils et politiques… il est clair que la société basque doit poursuivre et approfondir un mouvement social extensible et idéologiquement transversal, en revendiquant des libertés démocratiques, en revendiquant pour tous les citoyens du Pays Basque tous les droits civils et politiques. 

L’Etat, dans sa stratégie, fait usage d’une répression et d’une criminalisation arbitraires pour maîtriser la carte politique basque et pour contrôler l’évolution du processus dans cette transition entre deux cycles politiques. Euskal Herria doit répondre à cela en multipliant les initiatives massives en faveur des libertés démocratiques. A Donostia, il a été démontré qu’il y a les éléments pour cela, qu’il y a moyen de prendre des engagements de base et, en particulier, que les citoyens abertzale et progressistes sont en train de demander en quelque sorte des convergences sociales ; autrement dit, des coups de pouce collectifs permettant, ou du moins favorisant l’efficacité de la pression exercée par la société. 

  

Une autre phase, d’autres stratégies, d’autres instruments 

Mais ce secteur revendicatif ne peut pas se développer à lui tout seul. Il atteindrait vite l’asphyxie, et, une nouvelle fois, c’est en pure perte que nous aurions connu le prix et la puissance, tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif,  d’une mobilisation qui a fait naître un tel espoir. C’est pourquoi, en s’appuyant sur cet élan populaire, il est indispensable de passer à des initiatives à la fois globales et sectorielles, pour faire tomber le blocage actuel et pour ouvrir la porte à une autre phase politique. C’est faisable. C’est indispensable. Et, de plus, Euskal Herria le réclame ; il le veut d’urgence. 

Dans la prochaine phase, à l’intérieur du processus de libération nationale, il faudrait fixer comme objectif la mise en place d’un cadre démocratique, avec reconnaissance d’Euskal Herria en tant que nation et respect de la volonté démocratique des citoyens, ouvrant la voie à une stratégie indépendantiste. Pour cette phase et cet objectif s’imposent absolument à la fois une stratégie, un engagement et un outil politique nouveaux. 

Dans cette phase du processus de libération, la Gauche Abertzale doit prendre les rênes et partager une stratégie ; cette stratégie devra avoir pour unique fondement l’adhésion des citoyens ; unir les forces de la société qui sont abertzale, souverainistes et indépendantistes et les mettre en marche, en faveur d’un changement politique et social. Cette époque historique réclame une stratégie efficace, condition qui ne peut être remplie qu’en se fondant sur la structuration démocratique de majorités politiques et sociales. Autrement dit, la société basque doit avoir un rôle moteur, avec sa force et son organisation, pour pouvoir avancer dans cette direction sur la voie du changement politique, en un processus démocratique. Nous ne devons attendre personne. Un projet national a été défini et renforcé dans le combat mené contre le modèle constitutionnel-statutaire imposé pendant la transition d’après-franquisme ; cependant, d’autres partis s’efforcent, au moyen du blocage, d’affaiblir les éléments sociopolitiques, culturels, symboliques et autres, qui vont dans le sens de ce projet, mais nous n’avons pas à nous déterminer par rapport à eux. 

Une fois l’option d’un processus démocratique retenue, il est nécessaire que tous les acteurs sociaux et politiques, sans exception, prennent des décisions stratégiques, de manière à pouvoir poser les bases de cette autre phase politique. Dans ce domaine, il faut avoir présent à l’esprit un élément qui est essentiel dans le blocage actuel : il s’agit de la modification des paramètres de la confrontation que nous vivons ; précisément, la Gauche Abertzale a à faire un pari unilatéral en faveur du changement de ces paramètres, et cela devrait être réalisé en procédant à un engagement et à un accord tant sur le plan tactique que sur le plan stratégique entre les acteurs politiques, syndicaux et sociaux. 

C’est en mettant en marche le processus démocratique que nous irons de l’avant ; c’est ainsi que nous rendrons irréversible la mise en place des libertés démocratiques – qui sont aujourd’hui niées, et cela afin de fausser la volonté démocratique du Pays Basque – et la libération de tous les prisonniers politiques ; c’est également ainsi que nous obtiendrons la définition et la conclusion d’un accord démocratique – par le biais d’une négociation politique - . Cet accord, passé en respectant la volonté d’Euskal Herria, nous permettrait de structurer un sujet basque sur le plan politique et institutionnel ; il nous permettrait également de progresser sur la voie de l’obtention de l’indépendance et du socialisme, avec  l’appui démocratique des citoyens. 

Et dans cette stratégie progressive d’union et de mise en mouvement, il est indispensable de disposer des outils adaptés aux caractéristiques de ce bras de fer politique. Nous ne nous trouvons pas dans une conjoncture de résistance. Nous ne pouvons pas nous livrer à des spéculations avec de simples mouvements tactiques, en influant sur les trajectoires spécifiques des acteurs politiques et sociaux. Il faut donner corps à une offensive démocratique, pour mettre en place les fondements politiques – c’est-à-dire un accord démocratique -  d’une stratégie indépendantiste, dans une Europe en constante mutation politique. 

De ce point de vue-là, souverainisme et indépendantisme doivent converger en engagements, propositions et initiatives massives, ainsi qu’en initiatives institutionnelles. Cet indépendantisme et souverainisme doit modifier les rapports de force sur le terrain politique et, par voie de conséquence, également les rapports entre Euskal Herria et l’Etat, en impulsant du même coup un modèle économique et social différent, en fonction des besoins et des intérêts des travailleurs constituant la majorité dans le pays. Cette tendance à l’union doit avoir un effet dans le domaine politique, syndical, social et culturel, à la fois nationalement et localement. 

Donc, s’unir et additionner les forces, pour augmenter l’influence politique et sociale. Sans crainte, de façon décidée et avec passion. Le chemin qui a été parcouru est d’une grande importance. Nous avons rempli une étape essentielle, parce qu’ont été neutralisés les objectifs assimilationnistes que voulait atteindre l’Etat espagnol par la mise en place du Statut d’Autonomie. Maintenant, il convient de structurer les majorités démocratiques, afin de proposer pour Euskal Herria  un nouveau cadre politique, sur la voie de l’indépendance. Voilà la nouvelle phase. 

Autre phase, autres stratégies, autres outils. Le voilà, le pari de la Gauche Abertzale, sa référence et son engagement. Euskal Herria est dans l’attente, en éveil, attentif. Nous devons tous savoir combler ce désir collectif. Sans tabou, sans complexe. En avant !


   BERRIA, 8 novembre 2009-11-08 

 Rafa Diez, Sonia Jacinto, Arnaldo Otegi, Arkaitz Rodriguez et Miren Zabaleta, membres de la Gauche Abertzale, détenus à la prison d’Estremera (près de Madrid) 

  


Publié dans Euskal Herria

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