"Militante depuis que je suis toute petite"

Publié le par FPL

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Mikel Lapeyre – Envoyé spécial Ekaitza pour Le JPB


A la reprise de la séance, Marisol se lève et commence sa déposition de cette voix lente, calme et décidée qui en quelques minutes va imposer son rythme et captiver toutes les personnes présentes dans l’enceinte. Par moments, Mikel lui tient la main avec une infinie tendresse.

“Je fais un effort pour m’exprimer en français, mais je le fais en pensant à tous mes camarades qui n’ont pu le faire parce qu’ils ne savaient pas le parler. Ma vie a été marquée par le problème politique basque. Je me rappelle, à 14 ans, les dernières exécutions de Franco et le poème de Txiki […] : ‘Je suis vent de liberté’”.

 

“C’est toi Marisol ?”
“Mes parents ont choisi d’accueillir des gens d’ETA. En 1981, il y eut des arrestations à Madrid. Un militant a été torturé à mort. Un jour, des policiers sont arrivés autour de la maison familiale. Ils ont crié : ‘Sortez tous !’ On nous a collés contre le mur. Puis la porte d’un camion s’est ouverte et j’ai vu un des deux que nous hébergions. Je n’ai jamais vu un visage aussi décomposé. Un policier lui a posé une question en désignant chacun d’entre nous : “Et lui, il en est ?”.
 Mon père n’était pas là à ce moment. Ma mère, mon frère et moi, nous avons été emmenés au commissariat. On a passé huit jours chez les policiers. Je me demandais où était le second que nous avions à la maison. Le dernier jour, on m’a appelée et dans le couloir, je me suis retrouvée avec sept ou huit policiers. L’un m’a dit : “C’est toi Marisol ?” Puis il m’a montré un dossier et des photos. C’était le corps torturé de celui que j’aimais. Des photos que sa propre mère n’a jamais vues. Je ne disais rien. Ils se sont mis à me frapper et à m’insulter. A Madrid, le juge a dit : ‘On garde la mère’ et on nous a libérés là, dans la rue. Nous étions des enfants”.

A ce moment, les regards de tous sont suspendus, magistrats compris, aux paroles de Marisol. Elle raconte sa fuite vers Bayonne, son travail, l’OFPRA, les GAL et les menaces.

“En 1984, quand il a fallu faire renouveler ses papiers à la frontière, je n’y suis pas allée.”

Le président : “Depuis quand êtes-vous à l’ETA ?”
Marisol : “Je suis militante de l’ETA depuis que je suis toute petite.”

Je suis là


Vient ensuite le témoignage de Mme Rozel, enseignante, qui, sur l’île d’Oléron, a participé à la création d’une école laïque, gratuite et libertaire, une “république éducative qui a accueilli pendant plus de 8 ans, plus de vingt enfants.” C’est dans cette école qu’est resté deux ans le fils de Marisol et de Mikel.

Puis celui de Guillermo Etxebarria, directeur d’école, qui a connu Marisol durant l’année 1983-1984 au collège de Cambo. Il raconte les années GAL et la menace qui rôdait autour des familles du collège. “Cette année-là, un père a été assassiné, une autre fois, c’est un enfant qui a failli être enlevé, une coopérative de meubles a brûlé. Après l’épisode de la voiture garée près de l’entrée, Marisol avait peur et sentait sa vie en danger.” Il évoque ensuite une connaissance qu’ils avaient en commun, Marisol et lui, Josu Muguruza.

Marisol reprend la parole et ses mots, comme toujours forts et surprenants, mettront un terme à cette journée d’audience. Les prisonniers quitteront leur box vitré en saluant le public. Marisol et Mikel lèveront le poing en saluant leurs amis.

“Contrairement à moi, Josu Muguruza a choisi de mener une vie normale. Quelque temps plus tard, il est retourné au Sud. Là, il a été arrêté, torturé et emprisonné pendant un an. Puis il est devenu député basque. Un soir, après une séance, à Madrid, les députés basques, des avocats, des amis se retrouvent dans une brasserie. La porte s’ouvre, un fasciste entre et tire une rafale de mitraillette vers le groupe. Josu est tué. Il arrive toujours un moment où l’on doit affronter sa propre vie. J’ai choisi une autre voie. Et puis, aujourd’hui je suis là, devant vous.”
En guise d’au revoir, Mikel lance “Gora Euskadi askatuta”.


Publié dans Euskal Herria

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