Qu'avez vous fait de Jon ? Nous voulons la vérité !

Publié le par FPL

Le JPB
L'opinion - Tribune Libre
05/03/2010

Muriel LUCANTIS / membre d'Askatasuna

En avril dernier, Jon Anza disparaissait après avoir été vu pour la dernière fois en gare de Bayonne.Aussitôt la nouvelle connue et confirmée, la gauche abertzale rendait publique la plainte déposée auprès du Procureur par la famille de Jon et faisait part de ses terribles et angoissants soupçons. L'obligation de soins qu'il avait en raison de sa grave maladie, le souvenir de sombres chapitres de l'histoire d'Euskal Herria comme la disparition jamais élucidée d'autres militants (Pertur en 1976, Naparra en 1980, Popo Larre en 1983), l'usage encore systématique de nos jours de la torture contre les militants basques (1), la collaboration franco-espagnole et la présence d'agents espagnols armés sur le territoire de l'Etat français, le parcours et la personnalité même de Jon et, surtout, les dénonciations dans les mois précédents d'enlèvements et de mauvais traitements infligés à certainsmilitants par des inconnus en vue d'obtenir leur collaboration avec les forces de police espagnoles et ce des deux côtés de la frontière (2)... tout faisait aussitôt penser, en effet, à un nouvel épisode de «guerre sale».

Depuis, plusieurs éléments sont malheureusement venus confirmer cette thèse. Un communiqué de l'organisation armée ETA, expliquant que Jon avait un rendez-vous avec certains de ses militants et qu'il n'était jamais arrivé, et accusant les forces de police espagnoles de l'avoir tué. Un article, paru dans GARA, citant des sources considérées comme «fiables» qui affirmaient qu'il avait été intercepté dans le train par des agentsespagnols , interrogé, tué et enterré sur le sol de l'Etat français. Le livre d'un journaliste français, Jacques Massey, paraissant ces jours-ci, qui reprend cette thèse et y apporte quelques détails supplémentaires, notamment la participation à cette opération des services secretsespagnols. L'enquête diligentée récemment par l'Audience Nationale de Madrid.

Mois interminables pour la famille

Et surtout, ces semaines, ces mois, interminables pour la famille et les proches, sans que son corps n'apparaisse, ce qui enlève définitivement toute valeur aux autres thèses envisagées au début (suicide, accident, agression...). De même, certains représentants des autorités françaises et espagnoles (notamment Rubalcaba ministre espagnol de l'Intérieur et Alliot-Marie, ministres de la Justice espagnol et français), qui s'étaient empressés de salir la mémoire de Jon en évoquant des raisons comme une fuite au soleil avec l'argent qu'il devait remettre auxmilitants avec qui il avait rendez-vous ou un règlement de comptes dans l'organisation armée , se font bien silencieux ces derniers temps... autre signe que leur position n'est plus défendable à ce jour et du malaise qu'ils ressentent à ce sujet.

Un article paru récemment dans le Journal du Dimanche cite certains policiers français, qui seraient persuadés qu'il s'agit d'une mort naturelle exploitée par desmilitants basques en quête de «martyr». Ceci montre une profonde méconnaissance de ce que nous vivons en Euskal Herria. D'abord, quoi qu'on veuille lui reprocher, la luttearmée basque n'a jamais utilisé le mensonge. Ensuite, si ce peuple avait besoin de martyrs, il n'aurait pas à se donner la peine d'en fabriquer, il en a à la pelle, par milliers, des tués, des torturés, des prisonniers, des vies détruites par la répression, quiconque veut regarder les choses avec un peu d'honnêteté le sait.

Jon n'est pas un martyr, non, mais il est, comme beaucoup d'autres, un symbole extrêmement important. Il est un symbole de la guerre sale, qui par définition met un projecteur sur les mensonges et la propagande habituellement utilisés par les gouvernements successifs. La légende des «violents contre les démocrates» vole en éclat quand ces mêmes «démocrates» utilisent et/ou couvrent de tels actes. Leur sacro-sainte loi, au nom de laquelle ils condamnent à la prison à vie des centaines demilitants basques, qu'ils ne cessent de durcir par de nouvelles mesures d'exception, ne suffit pas à étouffer les revendications d'une large part de la société basque et ils n'hésitent pas à s'asseoir dessus quand cela leur convient.

Il est également, un symbole de la résistance. Jon s'est engagé très jeune dans la lutte armée. Il a connu la torture (la garde à vue durait dix jours à l'époque où il a été arrêté). Il a connu les barreaux espagnols pendant 21 ans. Il a connu l'utilisation des prisonniers et de leurs proches par les deux Etats comme moyen de chantage, de pression sur la société basque. Il a connu la création du Collectif des Prisonniers Basques, son évolution, ses revendications, ses souffrances, ses luttes et le prix qu'elles coûtent aux prisonniers et à leur entourage. Il a connu le harcèlement après sa sortie, ce qui l'a poussé à venir vivre en Ipar Euskal Herria ces dernières années. Et après tout cela, Jon vivait toujours dans l'espoir, continuant avec dignité et détermination son chemin dans la seule voie que nous laisse l'oppression que nous subissons : celle de la lutte. Comme des milliers d'autres.

Toute cette histoire est extrêmement grave. Mais le pire, le plus effrayant pour nous, le plus difficile à vivre, est le silence assourdissant de l'immense majorité des acteurs politiques et sociaux français,espagnols et basques. La campagne électorale offre un espace d'expression permettant d'aborder de nombreuses problématiques. Pouvons-nous faire confiance à des listes, quelle que soit leur couleur ou étiquette, qui passent sous silence de tels actes ? Qui cautionnent ainsi l'activité des tortionnaires et de ceux qui leur offrent protection, moyens et impunité ? Qui permettent donc qu'ils puissent se reproduire encore et encore ? Qui, par leur silence, entretiennent l'apparence de démocratie dans un pays où l'on enferme, torture et tue les opposants politiques ? Bien sûr que non. C'est pourquoi nous appelons tous ceux à qui ce droit n'a pas encore été retiré à voter pour la plate-forme EH Bai, seul espace où Jon et les milliers de citoyens basques frappés par la répression sont présents, et seule formation travaillant réellement à une résolution politique et définitive du conflit. Nous appelons aussi à la manifestation qui aura lieu le 17 avril à Saint-Jean de-Luz à 17 heures pour exiger la vérité.

(1) Déjà 21 cas de torture dans les commissariats et casernes espagnols depuis le début de l'année 2010 soit un cas tous les trois jours. Quatre d'entre eux ont été hospitalisés à la suite de leur mise au secret. L'Espagne torture et la France couvre cette pratique, notamment par le biais du mandat d'arrêt européen. Ainsi, des témoignages arrachés sous la torture servent fréquemment à expulser des militants vers la «démocratie espagnole» ou à condamner des prisonniers dans les tribunaux français.

(2) Voir les témoignages de Dani Saralegi enlevé en mars 2008 ; d'Alberto Lopez enlevé à Iruñea en août 2008 ; de Juan Mari Mujika enlevé à Pagolle en décembre 2008 ; de Lander Fernandez enlevé à Bilbao en mai 2009 ; d'Alain Berastegi enlevé à Bilbao en juillet 2009... Et se souvenir à quel point il est difficile de surmonter la peur des représailles pour témoigner, et que ces cas sont certainement plus nombreux.


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