Répression : La doctrine dévoilée

Publié le par FPL

Ekaitza n°1201

Le dimanche 29 novembre s’est tenu à Kanbo, en clôture de l’Akanpada organisée en soutien à Eneko, Gilen, Ibai et Xan, une conférence avec Mathieu Rigouste, docteur en sciences sociales et auteur du livre l’Ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, 2009, éditions La Découverte.

Mathieu Rigouste, à travers son exposé essaie de retracer l’histoire des techniques de contrôle, de surveillance et de répression nées sur le terrain colonial et appliquées dans le domaine du contrôle social depuis les guerres coloniales jusqu’à aujourd’hui.

LES FONDEMENTS DE LA THÉORIE

C'est à partir de la guerre d'Indochine que les militaires français ont commencé à élaborer et à expérimenter ce qui va finir par s'appeler la Doctrine de la guerre révolutionnaire (ou Doctrine de la guerre contre-révolutionnaire). Ils ont pour cela étudié les textes de doctrine de guerre révolutionnaire sur lesquels ils tombaient dans le contexte asiatique. Et en premier lieux, médité la phrase de Mao Zedong, "le révolutionnaire est dans le peuple comme un poisson dans l'eau" (1). Pour ces militaires, "il faut donc s’attaquer à la population pour priver le poisson de son milieu."
"La réponse va s’articuler de quatre manières.
1- Pour attraper le poisson, on peut utiliser quelque chose comme un harpon : les forces spéciales qui n’ont pas de compte à rendre. Par exemple faire disparaître des gens, assassinats, vrais-faux attentats…
2- Le quadrillage. Le filet. Cela se fait en deux temps. Dans les bureaux, on fiche la population… avec les noms, les relations sociales, les habitudes, réflexions et à côté quadrillage sur le terrain, en positionnant les unités policières et militaires aux intersections. Contrôle incessant. Il s’agit de ficher la population dans son ensemble dans l’idée de la démembrer.
3- On peut contaminer l’eau. Techniques d’action psychologiques (largage de tracts, radio, fausses rumeurs, infiltration). L’idée est qu’en désignant l’ennemi intérieur à la population, la partie de la population qui est entrée en résistance, on va la terroriser, l’autre partie de la population est censée se regrouper derrière le chef…
4- Dernière réponse c’est l’idée qu’on peut vider l’eau, qu’on déplace la population qu’on va parquer ailleurs. Les gens vont être regroupés dans des camps d’internement, de concentration, dans ces camps on va procéder à ce qui s’appelle le renseignement, c’està- dire la torture. Il faut faire parler les gens pour reconstituer ce que l’armée appelle l’OPA, l’organisation politico-administrative. (le Vietmin en Indochine, le FLN en Algérie). Pour reconstituer cette OPA, cela se fait à travers des schémas. L’idée est de reconstituer l’appareil, assez fantasmatique d’ailleurs, qui ressemblerait à un clone de l’Etat. Il s’agit de dire que la stratégie communiste aux colonies, en manipulant les colonisés, vise à établir des républiques socialistes. Moscou créerait des proto-Etats dans ces populations. Il faut donc aller chercher et détruire ces organisations-là.
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L'EXPORTATION DE CETTE DOCTRINE

"Au retour d’Indochine, après la débâcle, nouvelle doctrine. Il faut l’expérimenter et l’utiliser en Algérie. En quelques semaine ces officiers vont être propulsés à la tête de l’état major et on va mettre en place la doctrine, c’est à dire produire des dizaines de textes, on va mettre en place des écoles de formation, qui vont former énormément de gens.En quelques semaines cette doctrine devient une doctrine de terreur d’Etat qui va fonctionner de 1953 à 1962. Les classes dirigeantes considèrent que c’est le seul moyen de résister à la menace communiste dans le contexte de la guerre froide.
Il faut dans le droit ouvrir des espaces juridiques pour permettre à l’armée de réprimer comme elle le veut… Le décret d’état d’urgence d’avril 55. Ce décret invente juridiquement la guerre intérieure limitée à une partie de la population. Il s’agit de pouvoir faire la guerre à des gens qui sont juridiquement françaises. En 1956, l’armée obtient les pouvoirs spéciaux.
En 1957, de janvier à septembre 1957, la bataille d'Alger (2) qui va être la vitrine absolue de cette doctrine, qui va constituer le modèle de la contre insurrection pour l'ensemble des armées du bloc occidental. On va utiliser cette doctrine-là d'une manière totale à Alger. Du point de vue des militaires, ça fonctionne puisque ils auront réussi en quelques mois à démanteler l'ensemble du FLN, tout au moins de ses cadres. Un an plus tard le FLN s'est reconstitué, puisque ce sont des techniques de répression totale qui forcément alimentent la résistance... Ce dispositif s'appelle le dispositif de protection urbaine, le DPU. On va le retrouver employé en Argentine, au Chili, au Brésil, au Rwanda, dans l'Algérie des années 1990, dans l'après Mai-68, dans la plupart des pays qui font face à des mouvements de lutte armée. Ça s'appelle la guerre moderne."


LA FRANCE INTERDIT CETTE DOCTRINE

"La Cinquième république a été fondée à partir de cette doctrine sur plusieurs points : le coup d'Etat, le 13 mai 1958, les généraux prennent le pouvoir à Alger, en utilisant le 5e bureau d'action psychologique et imposent le retour du général de Gaulle...
On va inventer en quelque sorte le coup d'Etat démocratique. Le conseil va être obligé d'appeler de Gaulle... qui impose de pouvoir transformer la constitution et d'avoir les pleins pouvoirs pendant 6 mois. Il va créer avec Debré, la Constitution de la 5e république.
Face à ceux qu'ils considèrent comme des ennemis intérieurs socio-ethniques, l'alliance des colonisés et des communistes, des étrangers et des résistants. Cette manière de distinguer l'ennemi intérieur et qui doit vous parler ici aussi. Cette constitution va être exportée, aux néo-colonies d’Afrique, en Colombie qui récupère cette constitution-là. En Colombie cela fait 50 ans qu'il y a une forme d'Etat d'urgence et que l'Etat fonctionne sur un principe de guerre dans la population en permanence."

La thèse de Mathieu Rigouste est de montrer comment cette doctrine de guerre dans la population a influencé la transformation du contrôle social.
"Les Etats-Unis s'en sont emparé. Des le milieu des années 50. le 1er coup d'Etat fonctionnant sur cette base c'est le Brésil en 1964. Le Brésil va lui-même sous-traiter la formation des autres armées. Au USA, on va utiliser cette doctrine au Vietnam. Mais aussi à l'intérieur du pays (contre les Black Panthers, les opposants à la guerre...). En France, en 1961 Papon utilise cette doctrine... 200 morts en une nuit, etc. C'est le premier moment ou cette doctrine pénètre dans le système social. Mais à l'extérieur, l'armée française n'a jamais cessé d'utiliser cette doctrine. Au Cameroun, en 1961, 300 000 morts pendant la guerre qui est menée aux communistes camerounais. On a appelé cela le génocide des Bamileke."

LE RETOUR

Cette doctrine, officiellement abandonnée en France en 1961, fera son retour en 1968, à la faveur des événements de Mai.
"On va rouvrir cette malle à outil pour l'applique à la chienlit, à la subversion gauchiste, comme dit le gouvernement à l'époque. Raymond Marcellin : "Désormais le monde libre fait face à des subversions communistes dans la population en général". Et c'est là que se fait la transition. On dit : il ne faut plus immuniser les populations (colonisées) mais la population. La population c'est un mythe, c'est une catégorie de pensée de l'Etat."
Cette époque verra la création des structures policières modernes.
"Création de l'OCRB, les BSN dans lesquels on réintègre des anciens de l'OAS. Devenues en 1991 les BAC... extrêmement violentes.
Il s'agit d'empêcher la révolution internationale. Il y a des colloques... C'est à ce moment là que vont se former des coalitions des nostalgiques de Vichy, de néonationalistes qui vont former le discours identitaire, celui qui s'exprime aujourd'hui à travers l'idéologie de l'identité nationale et qui choque par sa ressemblance avec le discours de Vichy. Ces groupes vont rajouter une strate de plus à la xénophobie d'Etat. Depuis la Révolution française, le discours dit que l'étranger vient vous voler notre pain notre terre... on rajoute à ça que le migrant par l'apport de sa culture amènerait avec lui les ferments de la déstabilisation. Cette idéologie va fonctionner en permanence dans les années 80-90 en lien avec les coalitions qui défendent une vision identitaires."
Le pouvoir de gauche, dans les années 80 utilisera cette doctrine, avec l'affaire des "Irlandais de Vincennes", première grande affaire médiatico-policière.
"C'est la construction en amont d'une menace. On fiche les gens et puis un jour on décide d'une opération, d'un montage. Donc ce jour là il faut avoir sois la main des journalistes avec qui on a l'habitude de coopérer... Ces affaires-là ne fonctionne pas toujours. ça fonctionne bien quand on touche aux "islamistes", aux Basques, aux Corses... Sur les Irlandais de Vincennes, il y a une réaction directe, parce que ce sont des Blancs, des Irlandais et très rapidement le brouhaha fait que des policiers vont parler.
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Avec la disparition de l'"ennemi absolu", l'Union soviétique, les coalitions sécuritaires mettent en place une théorie dite des "nouvelles menaces" qui met toutes les menaces éparpillées à l'ordre neolibéral sur le même plan. Ainsi, "il faut rétablir la souveraineté des états sur les zones grises. Clichy-sous- Bois = Abidjan. Il faut arrêter de distinguer l'intérieur de l'extérieur". Dans les années 90, M. Rigouste a recensé 17 affaires de terroristes islamiques médiatico-policières qui se sont terminées par une relâche, faute de preuve, des inculpés. Et bien sûr, la presse n'en a pas fait écho.

LE MONSTRE EST FAIBLE

Mathieu Rigouste conclura sa conférence par ces mots et cette mise en garde : "Le 11 septembre 2001 ne change pas grand-chose en France si ce n'est qu'il va permettre d'accélérer de plus en plus de choses...
Maintien de l'ordre capable de passer en situation de guerre,.... le flashball qui permet de tirer quand on veut, par exemple à Villiers-le-Bel. Les techniques de clés d'étranglement. Depuis le mois de juin 2009, 6 personnes sont mortes suite à ces clés dans les quartiers. Il y a des oppositions internes dans la police, il ne faut pas le nier, mais il y a une dynamique qui se développe. Il y a quelque chose qui fait fusionner le commandement, le pouvoir militaire et ce que les situationnistes appellent le spectacle (3), la société médiatique. On assiste à une forme de fusion entre les techniques de gouvernement militaire et la société médiatique.
Considérer que c'est un monstre tout puissant, c'est commencer à perdre...
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Il est bon de ne pas oublier, en effet, que, malgré les morts par millions, la France a subi une cuisante défaite en Indochine, elle a perdu la guerre d'Algérie, les USA ont subi une débâcle au Vietnam et sont en train de perdre pied sur le continent d'Amérique du Sud.
Ainsi, cette conférence aura mis en évidence que la situation répressive que nous vivons en Iparralde n'est pas unique mais répond à une logique et une méthode éprouvée. Bien mieux que "Patrie des droits de l'homme" ou "Berceau des Lumières", titres dont se glorifie, depuis la fin du XVIIIe siecle, l'Etat, les décideurs et faiseurs d'opinion français, toutes couleurs confondues, l'apport intellectuel que livre cet Etat au monde, à l'aube du XXIe siècle, se révèle être bien plus terre à terre puisque c'est celui de la "Doctrine de la contre-insurrection", produit par les intellectuels tortionnaires de l'armée française.

QUESTIONS

La conférence s'achèvera par une série de question-réponses dont nous vous livrons quelques extraits.
Question : Tu nous a démontré qu'il n'y a pas de part de hasard dans tout ça. Est-ce que la fin du service militaire en France est liée à ce que la France est de plus en plus composée de gens d'origines diverses ?
R : Dans les textes que j'ai pu consulter on trouve 3 raisons. 1 : C'est censé coûter moins cher. 2. : Le fantasme est de croire que des jeunes issus de ne vont pas se batte pour le drapeau français. Le dernier point est de considérer que l'ensemble de la population est un milieu de subversion et alors qu'on peu plus, à l'heure de la disparition du bloc soviétique et des nouvelles menaces, qu'on ne peut plus se permettre de former le peuple au maniement des armes. L'ensemble de la population est potentiellement subversive...

Q : Comment vois-tu l'évolution du binôme sécurité-identité vis à vis des minorités ?
R : Le schéma que j'ai décrit , l'identité nationale est un discours qui apparaît dans la contre-révolution bourgeoise de 1793 qui consiste à dire que tous les gens qui habitent sur le territoire de France ont quelque chose en commun par delà les classes. C'est-à-dire qu'un ouvrier girondin aurait plus à voir avec un patron du Nord-Pas-de-Calais qu'avec un ouvrier ougandais. c'est un imaginaire qui est censé empêcher les gens de se considérer comme appartenant à des classes. C'est un discours contre-révolutionnaire. Il s'agit de diviser... ça n'a pas l'air de marcher si bien que ça, mais ça occupe les esprit et ça permet de légitimer la répression dans les quartiers.

Q : Par rapport à la machine infernale que tu nous a décrite, nos enfants et petits enfants n'auront ils pas à choisir entre la collaboration et la résistance ?
R : ça dépend des modes de résistance... On ne fait pas encore face aux machines dont je parle... il y a quelque chose qui relève de la guerre de basse intensité sur la répression dans les quartiers populaires... Il est évident que si le peuple se soulève, il aura à faire à ces techniques-là. c'est de Gaulle lui-même qui disait à Adenauer, "on ne peut rien faire contre un peuple"...
Sur Tarnac ils ont expérimenté ces techniques sur des représentants des classes moyennes blanches. Quand on touche aux classes moyennes blanches, on a 40 comités de soutien qui se montent. pourquoi ça ne se passe pas quand il s'agit de Basques, Corses, islamiques et des quartiers ? Parce que le discours médiatique a permis de créer cet ennemi intérieur socio-éthnique. On fait tous face à ce même problème mais il faut communiquer énormément pour créer des réseaux de solidarité... Il faut communiquer le plus possible. (Tarnac, mouvement anticarcéral)...
Ici, les gens qui résistent subissent les mêmes modes de répression qu'ailleurs. Il faut que les opprimés se reconnaissent entre eux.

Repères de la rédaction
1) Mao Zedong, Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, 1936.
2) La Bataille d'Alger, film de Gillo Pontecorvo, 1966.
3) Guy Debord, la Société du spectacle, 1967.


Hollywood

L’Histoire prend parfois des tournures qui la font ressembler à une parodie, une sinistre comédie en l’occurrence. Qui n’a vu depuis des lustres un de ces films a grand spectacle mettant en scène un président étasunien Noir, entouré de généraux improbables, plongé dans les affres de l’avenir du monde ?

Ces derniers jours, le président Obama a nommé un nouveau général commandant en chef en Afghanistan. Son rôle ? gagner la guerre, avec 30 000 hommes de plus. Son nom, Stanley A. McChrystal, né en 1954, diplômé de West Point et de Harvard, expert de la lutte contre-insurrectionnelle.
Cet homme, que l’on compare déjà aux généraux Ridgway et Westmorland (se rappelle- t-on qu’à l’époque de leurs exploits ces personnages étaient conspués par des manifestants dans les capitales du monde entier ?) est un intellectuel. Lecteur attentif des stratèges français de la guerre contre-insurrectionnelle (Lyautey, Galula, Trinquier), tel qu’il se définit lui-même dans une interview au Figaro. Lisons-le saluer l’esprit français, dans les colonnes de ce journal : «Je suis un grand admirateur de l’armée française, dont j’ai étudié le travail contre-insurrectionnel en Indochine et en Algérie. J’ai rendu visite à deux bataillons français. Ce sont des soldats hautement professionnels et dédiés à leur mission. Les officiers français et moi partageons exactement les mêmes idées quant aux tactiques de contre-insurrection »...
C’est clair comme de l’eau de roche.

Publié dans Peuples en Lutte

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